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Lors de la séance académique de la pose de la dernière pierre du Mac’s, musée des arts contemporains du Grand-Hornu, son directeur Laurent Busine faisait frémir l’assemblée déclarant d’emblée qu’il ne pouvait présager de la façon dont ses successeurs collectionneraient, encore moins de ce qui serait désormais conservés dans les réserves du musée. Devant un aréopage de ministres, hauts fonctionnaires, artistes et professionnels de l’art, cette perplexité avait quelque chose d’incongru, de paradoxal. Prudence extrême ? Provocation assénée sur ton feutré ? Pensez donc, nouvelle histoire belge, on avait pensé aux briques avant d’envisager le contenu, des briques fort bien dessinées par l’architecte, un bel écrin, une déambulation de choix, mais pour dès le lendemain y admirer quelles œuvres, pour y conserver quelle mémoire de l’art ?

Il est vrai que ces deux dernières décennies s’est tant et plus posée la question du musée, cet objet éminemment moderne devenu indissociable de l’idée même d’art actuel au tel point qu’il est parfois devenu inconcevable d’évoquer l’art sans son contexte muséal, comme s’il s’agissait de muséifier la vie dès qu’elle apparaît. Pardon, de la « muséaliser », le néologisme s’impose. Les musées, depuis vingt ans, ont proliféré, se sont transformés en centres de tourisme culturel, en entreprises capitalistes très ordinaires, ils sont même parfois devenus miroir de leur propre objet architectural, se sont aussi attribué des rôles confus suivant l’activisme de leurs promoteurs ; ils ont témoigné de la prospérité ou de la bonne volonté culturelle des Etats et régions, ont à l’occasion témoigné de très près de l’état du marché… Le règne de l’audimat, la virtualisation du monde, la disparition des distances géographiques, la pratique de l’art et ses fondements, le politique, l’économique ont radicalement dépoussiéré le musée moderne pour en faire avec les tâtonnements que l’on sait, un outil contemporain. En fait derrière les propos perplexes de Laurent Busine, c’est cette question-là qui se profilait comme une situation en suspension : qu’en est-il de collectionner aujourd’hui, quand on dirige un musée ?

Depuis le début de ses activités, le Mac’s ne privilégie pas l’accrochage permanent de la collection, réservant l’ensemble de ses espaces aux expositions temporaires. Laurent Busine considère la collection qu’il constitue avec l’avis d’une commission internationale1, comme une bibliothèque, une bibliothèque, dit-il, où l’on resserre les ouvrages auxquels on tient, dont on ressort à l’occasion l’une ou l’autre œuvre afin de s’y replonger, de la découvrir autrement, sous un éclairage chaque fois différent. Et celle-ci ne doit pas nécessairement être volumineuse. Sénèque l’Ancien vilipendait déjà le bibliomane, déclarant qu’on ne pouvait vraiment lire au cours d’une vie qu’un nombre restreint d’ouvrages » Et d’ajouter qu’il pourrait en être également ainsi d’une collection de musée : « les choix que nous faisons sont sans doute comparables à ceux que nous effectuons au sein d’une bibliothèque lorsque nous y cherchons de quoi raviver et faire fleurir la fugitive trace d’un moment passé, connu et aimé. La mémoire est parcellaire et de même, la vision que nous avons et que nous gardons d’une œuvre d’art ou d’une collection toute entière ne saurait contenir autre chose que des particules une a une additionnées. »
Le titre de l’exposition en cours, la première en fait qui s’axe directement sur la collection poursuit, précise et amplifie cette métaphore : l’anagramme est ce jeu de mot qui par transposition de lettres permet de créer un autre mot, comme « muséale » et « éluâmes », « artiste » et « attires », « regard » et « garder ». Un mot peut en susciter un autre, une œuvre d’art peut s’enrichir sous des éclairages différents et transformer notre regard, voire produire d’autres imaginaires. C’est là que réside son mystère ainsi que le mystère des regards singuliers qui s’y confrontent. L’exposition est comme une invitation qui dépasse son propre objet tout en s’y appliquant : stimuler l’imagination, appréhender l’œuvre pour la faire sienne, la manipuler en fonction de ses expériences propres, changeantes, mouvantes, au fil du temps. Il en va en effet de l’œuvre d’art comme du livre serré dans une bibliothèque : on peut la lire, la relire, en tout ou en partie, s’y référer, la citer, la réinventer, la traduire, s’y projeter, éprouver sa capacité à en exprimer le contenu, à le modifier. « Notre rôle, précise Laurent Busine, est de laisser apparaître et fonctionner ce qui remplira le regard, l’esprit, la mémoire de celui pour qui l’œuvre parle une langue toute personnelle ». Ce n’est donc pas une exposition thématique, c’est plutôt une question de méthode, une façon d’opérer pour l’équipe du musée et de réinterroger la pratique de la conservation ou de la monstration, une attitude face à l’œuvre d’art comme face au public, la mise en scène de l’exposition, son intitulé indiquant une manière d’appréhender l’œuvre d’art, celle à l’heure où le temps s’accélère, qui consiste à donner du temps au regard : prendre le temps d’ « anagrammer » non pas pour le sport cérébral des mots croisés, mais afin d’éprouver cette vivacité de prendre le mystère à bras le regard.

Il n’est plus question, dès le moment où l’on crée un musée aujourd’hui, de vouloir toucher à l’universel, à la collection encyclopédique. Est-ce nécessaire, d’ailleurs, se demande Laurent Busine, dès lors qu’à moins de deux heures du Grand Hornu, le public peut découvrir la Tate Modern, Beaubourg à Paris, le SMAK gantois, le Stedelijk d’Amsterdam ?
Est-ce raisonnable de tenter encore aujourd’hui d’inventorier l’art du temps de façon plus au moins exhaustive ? Plutôt que de dresser un inventaire des artistes, depuis l’écriture de ses premières expositions au musée, Laurent Busine a préféré s’interroger sur la manière dont les artiste, quant à eux, inventorient le monde et les multiples facettes du réel suivant leur imaginaire singulier, en fait la façon dont l’artiste anagramme le monde. Tout en se fixant un cadre toutefois, puisque des axes directeurs se sont très vite dégagés, en fonction du site même où le musée s’est établi: le rapport à la mémoire, évident si l’on évoque cet ancien site industriel (et les « Registres du Grand Hornu » de Christian Boltanski ont parfaitement incarné ce propos), le rapport à l’architecture, qu’elle soit matérielle ou immatérielle, ainsi que le rapport au poétique. Ce sont bien là des principes fondateurs plutôt que des thématiques, dès lors que ceux-ci peuvent aussi faire l’objet d’anagrammes et donc, au fil des œuvres, prendre d’autres signifiances, d’autres colorations de la pensée, « provoquant reconnaissance et bouleversement, découverte et redécouverte, proximité et éloignement dans un sentiment diffus où se côtoient le connu et l’exotique ». En fait, « Anagramme » est aussi une réécriture de la collection.

L’attitude est singulière. Elle répond à la fois à des questions fondamentales et des situations particulières. Celle d’un musée conçu sans collection au départ, ni privée, ni publique, mais avec la volonté d’en fonder une qui évoluera forcément en fonction de la singularité –et des choix- de ses promoteurs successifs. Celle également d’une pédagogie de la médiation en réponse au consumérisme culturel, option d’autant plus nécessaire dans une région où le musée est première expérience vécue, où donc cette formation au regard a toute son importance, le retard pris en la matière restant crucial. Il n’est pas question d’évacuer tout autre axe, il est juste en jeu de donner des priorités. Celle, enfin, d’évoluer en fonction de possibilités données, l’enveloppe budgétaire ne permettant pas beaucoup plus d’acquisitions que celles qui sont faites à l’heure actuelle (2).

Très logiquement, « Anagramme »3 ne prétend pas non plus à la présentation exhaustive de la collection qui compte aujourd’hui quelque deux cent cinquante pièces acquises depuis 1999. Ici également il n’est pas question d’inventaire. Certaines œuvres ont déjà été montrées lors d’expositions temporaires, acquises à l’occasion de celles-ci, mémoire donc de l’activité du musée. Laurent Busine a préféré mettre l’accent sur des œuvres qui n’ont pas encore été montrées. Plus loin même, lorsque le propos le nécessitait, il a intégré à l’exposition d’autres œuvres prêtées par les artistes, notamment dans les cas d’Orla Barry, Rut Blees Luxemburg, Thomas Ruff, Anne-Marie Schneider et Daan Van Golden. Le principe même d’acquisition fragmente, ponctue le cours créatif, l’évolution d’une œuvre, le cheminement d’un artiste. Pourquoi dès lors se priver de choix corrolaires pertinents, sous prétexte du cadre fixé d’une exposition, dès lors qu’il est possible d’ouvrir le champ à de significatifs compléments. Ainsi le cas du cycle « Liebeslied » que Rut Blees Luxemburg consacra à Londres en 1999, ainsi le cas du film « Foundlings » d’Orla Barry duquel participe les photographies acquises par le musée, ainsi les encres d’Anne Marie Schneider qui contribuent du cours d’une sorte de journal intime.

L’ exposition anagramme ainsi des œuvres d’Orla Barry, Rut Blees Luxemburg, David Claerbout, Filip Francis, Michel François, Marthe Wery, Maria Marshall, Guy Rombouts, Monica Droste & Guy Rombouts, Walter Swennen, Eulàlia Valldosera, Angel Vergara Santiago, Thomas Ruff, Juliao Sarmento, Anne-Marie Schneider, Hubert Duprat, Daan Van Golden, Ann Veronica Janssens, Thierry De Cordier, Balthasar Burkhard, Carlos Amorales, François-Xavier Courèges, Douglas Gordon, Dave Allen, Jonathan Monk, Vibeke Tandberg, Robert Barry, Bernd Lohaus et Mircea Cantor.


1. Enrico Lunghi (Casino de Luxembourg), Joëlle Pijaudier-Cabot (musée de Villeneuve d’Ascq), Bartomeu Mari (Musée d’art contemporain de Barcelone) font partie de cette commission d’acquisitions aux côtés de six membres désignés par les instances politiques.
2. Une enveloppe annuelle de 250.000 euros est allouée par le Ministère de la Communauté française pour les acquisitions du musée. C’est évidemment fort peu par rapport à l’ambition internationale de l’institution.
3. Jusqu’au 7 mai, Mac’ s, musée des arts contemporains au Grand Hornu, tous les jours sauf le lundi de 10 à 18h. Un « album 1999-2004 » a été publié à l’occasion d’une première présentation d’une sélection de la collection au musée d’Art Moderne de Villeneuve d’Ascq. Laurent Busine, Denis Gielen, France Hanin et Ghislain Olivier, 30 x 24 cm, 105 pages, cousu fil de lin, cover cartonnée.

image : Orla Barry, The road to Blackhall, De la série « Foundlings »
Photographie couleurs marouflée sur aluminium, 100 x 100 cm, Edition 3/3, 2002-2004

paru dans H.ART, janvier 2006

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