“Il recentre la vision sur ce qui se passe, ici et maintenant, explorant inlassablement, l’immense étendue d’un quotidien, que nous croyons désert”, écrivait récemment Jacques Charlier à son sujet. “Pas besoin de mots, Sumkay photographie les instants de la vie et cela suffit pour la ressentir”, affirme pour sa part Ben Vautier. L’oeuvre photographique de Jim Sumkay, montrée en périphérie de la biennale de la photographie de Liège ce mois-ci, est incontestablement une perle à ne pas manquer. Elle se déguste comme les airelles, fraîche et immédiate.

Jim Sumkay
La biennale internationale de la photographie et des arts visuels de Liège qui se tient tout prochainement (1) aux quatre coins de la ville, déclinée en expositions officielles, périphériques, in et hors champ, historiques ou d’actualité en est à sa cinquième édition. Difficile certes de survoler d’un coup d’œil une quinzaine de manifestations et leurs activités connexes. Sur un canevas, désormais traditionnel, la biennale aborde la photographie au sens le plus large du terme, associe un très large collectif, se développe autour de plusieurs thématiques, alterne les hommages et les découvertes, aborde tant la photographie plasticienne que celle de reportage et s’articule sur l’invitation faite par ses promoteurs à un pays étranger, le Brésil en l’occurrence cette année. C’est là au moins où elle puise son envergure internationale. On notera une dimension très socio-politique, entre le travail monumental sur les dépôts d’immondices de Rio mené par Numo Rama, les protestations populaires abordées par Evandro Teixeira et Juca Martins, ou l’exposition centrale de la biennale, sorte de mise en perspective de la société brésilienne aujourd’hui. Celle-ci fait la part belle notamment au travers des images de Walter Firmo, Berna Reale, Joao Roberto Ripper ou Cascio Vasconcellos, aux thématiques d’identité, de résistance, de détention, de perception des grandes villes. On épinglera également la première rétrospective à l’œuvre d’Ana Regina Nogeira ainsi qu’une découverte singulière, celle des photographies du Belge Thomaz Farkas, qui durant les années 50 et 60 suivit, avec dès le départ une nette intention constructiviste, le chantier et l’inauguration de Brasilia.

L’assuétude au réel.

Face à ce vaste programme à découvrir, nous préférons mettre l’accent sur une exposition périphérique, dont le titre « Rue Carnaval » (2) est un prétexte d’à-propos non dépourvu de sens : la réjouissance païenne, la rue et sa théâtralité, la parade du quotidien citadin sont parmi les ferments de l’œuvre de Jim Sumkay, œuvre compulsive, qui jamais ne pourra s’assigner à une thématique, qui jamais ne se fige sur le seul papier glacé.
Sumkay, c’est l’assuétude au réel, une plongée immédiate et permanente dans ces petits riens qui fondent notre conscience du monde, où l’universel touche à la proximité, où la proximité concentre ces petits riens qui font tout un univers. La photographie, ici, est le résultat d’un vécu, d’une prise de risque, d’une disponibilité, d’une improvisation menée néanmoins avec rigueur, en fait d’une attitude ou même d’un protocole qui encadre le travail comme une sorte de règle du jeu.
Car tout procède d’une déambulation quotidienne, menée méthodiquement, une sorte de performance conduite au fil des jours. Jim Sumkay chaque matin quitte son domicile pour une déambulation parfaitement hasardeuse et instinctive. Une déambulation dans la ville au sens générique, donc de n ‘importe quelle ville. Ni déréliction ou perte de soi dans l’univers urbain, ni programmation. Il s’agit, en arpentant le réel, de se mettre à la disposition de ce qui est, sachant que rien n’est acquis, que tout est à gagner : ce qui est, ce qui sera prétexte à faire image, ce qui comblera le manque. Le but est de rentrer le soir riche d’une quinzaine de clichés qui seront –l’image en noir et blanc est numérique, non argentine- directement envoyés à une liste de diffusion via courriel et déposés, en archives quotidiennes, sur un site Internet. (3) Impressionnante régularité où la photographie est une sorte d’alibi à un partage immédiat. « Désamorcer la peur de l’étrange et de l’étranger », dit-il, « éprouver la prise de risque inévitable, avoir conscience que souvent le résultat est en rapport avec l’audace ». La pratique est ici forme de vie dans cette immense aspiration à ressentir la vie, en ce qu’elle a de discret, humble, incongru, décalé, déjanté, tendre, violent, corrosif, sans retenue, impudique. Nous sommes, devant les images de Sumkay, a l’opposé du trope du banal, précisément là où l’insignifiance prend toutes ses signifiances. Chaque image tue le monde pour faire naître l’image, car déclencher reste une décision, toutes les images reconstituent un monde, dans son intimité dérobée. « La photographie est alors plus intime qu’il n’y paraît, écrit-il encore. D’ailleurs, les images qui nous restent en mémoire sont celles qui cousinent avec notre inconscient profond qui anticipe : il est fréquent que des détails apparaissent à la seconde, voire à la troisième lecture’ . Les images de Sumkay, assurément, en méritent plus qu’une.

 

(1) du 19 février au 31 mars, divers lieux. Programme complet sur http://www.chiroux.be
(2) du 20 février au 17 mars, galerie Wittert, ULG, place du 20 août, WE exceptés
(3) http://www.museepla.ulg.ac.be/opera/sumkay/archives.html

image : Jim Sumkay, 28.09.05

paru dans H.ART, février 2006

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