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« After Cage », ambitieuse opération d’échanges entre 24 institutions muséales de l’Euregio Meuse- Rhin, initiée par quatre centres d’art contemporains, le NAK d’Aix-la-Chapelle, Marres à Maastricht, Espace 251 Nord à Liège et Z33 à Hasselt était sur papier et à l’heure de toutes réflexions warburgiennes, aussi enthousiasmante que riche de perspectives. Il faut bien constater que sur le terrain la réalité est plutôt décevante, mis à part quelques prolongements et une contre-proposition qui sous forme de « potlatch et gambit » tient d’une très belle découverte.

Rassembler des œuvres, des objets, des documents de vingt-quatre institutions muséales situées dans les quatre régions qui constituent l’Euregio Meuse- Rhin, les mettre ensuite en mouvement et les redistribuer en quatre entités pour quatre expositions complémentaires : cette idée transfrontalière souhaitée depuis longtemps était plus que prometteuse. C’était l’occasion de réfléchir un patrimoine artistique, technique, scientifique, historique et populaire de très haute qualité tout en sondant les relations de voisinage de quatre régions frontalières dont l’histoire commune ou les histoires singulières ont été, dans bien des domaines, particulièrement fécondes. Sonder ce qui appartient peut-être à un patrimoine commun, discerner les singularités, tisser des liens d’échanges tant symboliques que scientifiques entre ces institutions muséales, créer une mise en réseau, bref engager un processus de compréhension commune, tout cela, tant par la méthode que par les dispositifs à mettre en place, avait une saveur d’intelligence et un potentiel d’émotions garanti
La méthode choisie est, en effet, tout aussi passionnante, puisque les initiateurs du projet ont décidé de se référer au Rolywholyover. A Circus de John Cage, projet complexe présenté au MOCA de Los Angeles en 1993. Appliquant ses méthodes de compositions musicales à l’organisation d’une exposition, John Cage y répartissait les multiples éléments de son projet selon les principes aléatoires qui régissent sa musique depuis les années 50. L’exposition comportait des œuvres d’artistes qui l’ont inspiré, des objets empruntés à des musées locaux ainsi qu’une sélection de ses propres tableaux, estampes, partitions et objets quotidiens auxquels il accordait une importance particulière. Pour Cage, l’idée consistait à créer une exposition en perpétuel mouvement de telle sorte que le visiteur ne la reconnaisse pas d’une visite à l’autre. « After Cage » s’est donc appuyé sur le même processus. 480 œuvres, objets, documents ont été sélectionnés dans les vingt-quatre musées concernés, répartis ensuite entre les quatre lieux de destination par un générateur de nombres aléatoires.
Enfin, l’option de constituer quatre « cabinets de curiosités » avait toute sa pertinence : d’une part, la formule résout une problématique très pratique, celle de l’éclectisme des collections concernées, d’autre part, elle développe un dispositif stimulant la pensée, suscitant l’émerveillement, haute tradition des XVIe et XVIIe siècles, largement revisitée par un XXe siècle qui développa accumulations, collages, rapports associatifs, ready-made ou storage. À l’heure où l’on redécouvre tout l’à-propos de l’œuvre iconologique d’Aby Warburg, cette histoire de l’art et de la pensée en mouvement, l’initiative s’inscrivait bien plus que dans l’air du temps.

Le sens implicite ?

Est-ce au niveau de la sélection des œuvres ? Est-ce une dichotomie trop grande entre le discours théorique et son application ? Un coup de dé n’abolit jamais le hasard, écrivait Mallarmé. Et dans le cas d’ « After Cage » le hasard n’est pas seul en cause: le résultat global des quatre expositions est assez décevant, comme si les initiateurs du projet avaient tout attendu du sens implicite qui se dégagerait de ce large brassage associatif. S’il y a assurément des œuvres de haute valeur symbolique qui circulent, elles sont rares en regard de l’extraordinaire patrimoine eurégional. Il ne suffit pas de juxtaposer un reliquaire baroque provenant de Saint Trond, une affiche du musée du genièvre d’Hasselt, une boîte ancienne de crème Nivea du musée industriel de Rhénanie et une sculpture du Centre africain de Cadier en Keer pour faire sens. La sélection des 480 artefacts n’a visiblement pas procédé d’une réflexion majeure, comme si le jeu de hasard prévalait sur la pertinence des choix, comme si tout allait indiscutablement s’éclairer de soi. N’est pas John Cage qui veut.
Passons sur le Cabinet du musée Suermont-Ludwig d’Aix-la-Chapelle. Il frise la présentation de brocanteur de manière encore plus flagrante dès le moment où l’on considère la richesse des collections permanentes du musée. Passons également sur le dispositif mis en place à Marres à Maastricht, mise en scène parfaitement gratuite maquillée d’un surplus théorique inutile : la référence à une œuvre de Robert Morris et l’autorisation qui est donnée au public d’intervenir dans le dispositif. C’est là une occasion manquée alors que le centre d’art contemporain de Maastricht initie depuis un an une réflexion sur l’idée de collection.
Les deux contributions belges tirent, chacune à leur manière, leur épingle du jeu. Le Z33 d’Hasselt a fait appel entre autres au compositeur et musicien Guy De Bièvre, à l’essayiste Eric Spinoy ou aux artistes Johan Van Geluwe, Kristofer Paetau et Ondrej Brody : on parcourra ainsi pas moins de huit cabinets de curiosités conçus par autant de créateurs- commissaires et qui s’apparentent donc à des installations à part entière. C’est là une autre donnée bien établie des pratiques contemporaines, celle où l’artiste se substitue avec sa propre sensibilité au conservateur de musée. À Liège, enfin, le Mamac propose plusieurs prolongements à son Cabinet, renommé Le Cirque pour l’occasion, et qui a au moins l’avantage de laisser respirer documents, œuvres et artefacts. Laurent Jacob y a en effet rassemblé, en marge de cette collection eurégionale temporaire, les archives du projet « Commemor » de Robert Filliou qui, « contribution à l’art de la paix », proposait en 1970 d’échanger entre Maastricht, Aix et Liège, les monuments aux morts des deux Grandes Guerres, afin, entre autres, « de rappeler aux générations futures la futilité et l’obscénité meurtrière de tous les nationalismes ». Une façon opportune de nourrir le projet eurégional d’une perspective artistique et sociopolitique. L’Euregio, déjà en 1970, se construisait, sur mode philosophique et poétique.

Je te donne, tu me donnes…

La réelle surprise vient d’un second cabinet de curiosité conçu à Liège par Laurent Jacob. Son titre, « Potlatch et Gambit » évoque parfaitement, sous couvert ésotérique, la prise de position de cette initiative par rapport à la mécanique d’ « After Cage ». Le potlatch, dans le monde amérindien est un système de dons et de contre dons, dispendieux et fastueux ; le gambit, une ouverture tranchante sur l’échiquier, qui consiste à sacrifier une pièce pour développer son jeu de façon incisive. C’est tout dire.
Investissant le superbe musée d’Ansembourg, demeure patricienne du XVIIIe siècle, Laurent Jacob a joué la carte de l’orthodoxie, transformant l’ensemble du musée dans la plus pure tradition des Cabinets de curiosités baroques, lieu de conservation, de découverte et d’étude des secrets intimes de la nature en ce qu’elle propose de plus fantastique et des réalisations du génie humain. Naturalia, exotica, artificalia, l’exposition se calque sur cette haute tradition et développe une série de thématiques propres au Cabinet du Curieux et de l’Amateur qui certes ne fera pas l’inventaire du monde –ce qui est propre au XVIIIe siècle encyclopédiste, mais cherchera dans le mystère des objets collectés ou la qualité des artefacts rassemblés à nourrir son imaginaire, à percer les secrets de la connaissance, à apprécier l’inventivité et la créativité du génie humain. Et c’est là que réside la contre-proposition de ce potlatch. Un amateur choisit même lorsqu’il vagabonde au hasard et Laurent Jacob a mené une prospection minutieuse dans les réserves des musées, institutions et collections privées de la région liégeoise, y dénichant des œuvres d’ art, des objets remarquables, étonnants, singuliers. La démonstration est magistrale quant à la richesse des collections liégeoises, tandis que Laurent Jacob opte résolument pour un sens universel. Quant à l’aspect contemporain, il ne tient pas ici à la méthode, mais bien aux œuvres puisque le concepteur de l’exposition a choisi d’amplifier le propos, en confrontant les travaux d’une cinquantaine d’artistes modernes et actuels à ces œuvres du passé tissant ainsi des mises en perspectives associatives, construisant ce Cabinet autour d’une série de thématiques telles l’érotisme, l’africanisme, l’optique, la botanique, la zoologie, la magie et sorcellerie, l’alchimie, etc. Impossible bien sûr ici de détailler ce microcosme qui touche à l’univers. Notons juste qu’il nourrit l’imaginaire dans le même sens que ce que Laurent Jacob nommait déjà fin des années 80 l’Inimaginaire belge, ce qu’il développera plus tard d’une autre façon, autour des notions de centre et de périphérie. Sans doute la proposition est-elle très singulière, elle mérite en tout cas d’être réfléchie par un « after after Cage » plus que souhaitable.

 

After Cage : tous renseignements pratiques sur http://www.aftercage.net
Potlatch et Gambit : exposition en processus au musée d’Ansembourg à Liège jusqu’au 17 septembre. Art contemporain : Francis Alys, Michel Antaki, Marcel Berlanger, Jan Carlier, Jacques Charlier, Leo Copers, Michel Couturier, François Curlet, Ronald Dagonnier, Michaël Dans, Robert Devriendt, Messieurs Delmotte, Alain d’Hooghe, Eric Duyckaerts, Robert Filliou, Michel François, Robert Garcet, Pierre Gerard, Jef Geys, Jean-Marie Gheerardijn, Maria Gilissen, Ann Véronica Janssen, Babis Kandilaptis, Marin Kasimir, Suchan Kinoshita, Nicolas Kozakis, Jacques Lizene, Capitaine Lonchamps, Gyuri Macsai, Selçuk Mutlu, Johan Muyle, Nord Projet, Pe Four, Personal Cinema, Pol Pierart, Benoît Plateus, Patrick Regout, Benoît Roussel, Franck Scurti, Walter Swennen, Christophe Terlinden

image : Robert Gacet, Jean-Marie geerardhijn au musée d’Ansembourg à Liège

paru dans H.ART, juillet 2006

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