You are currently browsing the monthly archive for août 2006.

Depuis cet été, la ville de Luxembourg s’est enrichie d’un second outil au service de l’art contemporain. En sus du Casino, voici le Mudam, musée d’art contemporain, dirigé par Marie-Claire Beaud et dessiné par l’architecte Leoh Ming Pei. Son exposition inaugurale, « Eldorado », s’appuie sur la collection que le musée réunit depuis cinq ans déjà.

Il aura donc fallu pas loin de vingt ans afin que la ville de Luxembourg se dote d’un musée d’art contemporain, vingt ans de combat opiniâtre. Fin des années 80, le projet était à peine pensable, rêvé par quelques illuminés lassés du provincialisme de la capitale grand-ducale, par l’étroitesse d’une scène artistique peu encline à la modernité et où il était encore de bon ton de parler de l’école de Paris. L’intérêt de la famille grand-ducale pour l’art, l’organisation de Manifesta 2 en 1998, l’ouverture et le succès grandissant du Casino, forum d’art contemporain, animé avec talent par l’équipe d’Enrico Lunghi, l’installation de quelques galeries à l’envergure internationale et disons-le aussi, la mentalité d’une ville qui pense déjà à son avenir post-bancaire, tout cela a concouru à lentement forger les esprits. En 1989 déjà, l’idée était sur le tapis, date à laquelle on demanda une première esquisse du musée à l’architecte sino-américain Leoh Ming Pei. Le chantier débuta dix ans plus tard, en 1999. C’est dire que l’idée mit du temps à se concrétiser : dix-sept ans de polémiques, d’arbitrages, de reculs, d’inerties diverses, mais aussi de courage pour les promoteurs de la Fondation Grand Duc Jean.
C’est aujourd’hui chose faite. Alors que Luxembourg se dotait voici peu de temps d’une magnifique salle de concert dont la construction fut confiée à Christian de Porzmanparc, depuis le début de l’été, le musée bâti par Pei sur le plateau du Kirchberg –appelez le Mudam- est enfin accessible au public. Voilà Luxembourg dotée de deux formidables outils, à l’heure où elle s’apprête à être capitale européenne de la culture.

L’architecte Leoh Ming Pei a parfaitement réussi son pari : harmoniser le passé de la citadelle de Vauban, vestiges de l’ancien fort de Thüngen et les enjeux du futur, épouser cette forteresse, bâtir un musée –performant pour l’ensemble des disciplines propres à l’art d’aujourd’hui – et offrir un lieu de sérénité, un espace de délectation, fluide, lumineux, sans cesse ouvert sur l’extérieur, dans un continuel rapport entre le lieu et le paysage, le site et son histoire. L’ensemble est élégant, souple, d’une grande finesse, à l’image de ces plafonds de béton finement striés et réalisés grâce à des coffrages en pin d’Oregon. Sous la grande verrière centrale culminant à quarante trois mètres, le musée semble même…vide tant les œuvres respirent. Les deux grandes sculptures de Richard Deacon, le bateau percé de flèches de Cai Guo-Quiang bénéficient de ce dépouillement extrême. Sans doute cette grande halle est-elle empreinte d’une certaine magnificence, impression renforcée par le choix de l’architecte d’appareiller l’ensemble du musée de « Magny doré », cette superbe pierre de bourgogne mordorée sous le soleil. Mais l’architecte Pei nous piège le regard. Ses escaliers spiralés comme des sculptures nous entraînent aux niveaux inférieurs et supérieurs dans un agréable dédale où les espaces se contaminent avec justesse. Tout a été subtilement pensé, du jardin confié à Michel Desvignes aux espaces de repos conçus ici par Martin Szekely, économe et minimal, là par Bert Theis qui apporte une réponse a la monumentalité du bâtiment par la mobilité modulable de son mobilier ou encore par les jeunes designers français Erwan et Ronan Bouroullec qui ont dessiné boutique et café. Le musée, somme toute, est un harmonieux mariage entre architecture monumentale –un peu trop peut-être, la complexité paysagère du site et un esprit quasi zen qui a conduit la réflexion de l’architecte. Gageons toutefois qu’installer, accrocher, proposer au regard restera un redoutable exercice.

 

Eldorado pluriel

 

L’exposition inaugurale s’appuie sur la collection que constitue le nouveau musée. Car le Mudam collectionne depuis cinq ans, fort d’un appréciable budget d’acquisition en comparaison avec nos institutions belges. 230 œuvres ont déjà ainsi rallié le musée, revisitées pour cet « Eldorado » réfléchi par Jean-Louis Froment, commissaire invité pour l’occasion. Eldorado, pour les initiateurs de cette première mise en espace, « c’est avant tout une aventure, la quête d’un trésor : celui de l’imagination ». Un eldorado pluriel, des eldorados singuliers. Eldorado se veut laboratoire de ce que Froment appelle les « liaisons suspectes » qu’entretient l’ensemble des vecteurs de la création contemporaine. Elle est comme une quête et l’expression d’une distance poétique par rapport au monde.

 

Eldorado est accessible jusqu’au 20 janvier. Renseignements : http://www.mudam.lu

paru dans H.ART, septembre 2006

Publicités

Depuis « Quand des jours meilleurs se font attendre » , solo organisé en 1999 au cœur Saint Lambert à Liège, elle se faisait… attendre cette importante exposition monographique de Johan Muyle. C’est chose faite au BPS 22 à Charleroi. De superbe façon.


D’aucuns s’attendaient à rallier Bolliwood sur Sambre, un Madras carolo et festif pour l’occasion, à découvrir une exposition animée comme un champ de foire foraine où les amis peintres affichistes de la capitale hindi du cinéma viennent de poser la dernière couche de couleur sur quelque barnumesque portrait marouflé tandis que l’artiste lui-même achève d’en régler la mécanique huilée, sonore et motorisée. Et bien non, Johan Muyle en a décidé autrement. Sans aucunement renier cette incontournable part de l’œuvre, il a préféré pour cette exposition produite par le BPS22 de Charleroi mettre l’accent sur la magie de l’atelier laboratoire, et tel un funambule en équilibre sur le fil de son univers poétique, a choisi de décliner une autre facette, plus intimiste a certains égards, du travail qu’il mène inlassablement depuis les années 80. Rassemblant œuvres plus anciennes et assemblages récents, rapatriant pour l’occasion ses « Reines Mortes », cette truie qui se dresse comme une déesse-mère par dessus une baignoire de zinc ou son « Impossibilité de régner », ubuesque rhino sur roulettes, il actualise, acteur de sa propre scénographie, la perception syncrétique qu’il a du monde pour une exposition qui, sans être rétrospective, a la qualité de densifier son propos et de nous plonger à bras le corps dans un univers parfaitement singulier.

L’atelier, l’imaginaire

Au centre du vaisseau plongé dans l’obscurité mais empli des bruits les plus divers, le halo lumineux de l’atelier. Une transposition à échelle réelle, l’atelier tel quel, comme un monumental assemblage dont les murs sont tapissé des nouvelles du monde. L’atelier du Facteur Cheval, ou de Kurt Schwitters, ou d’Antoine Wiertz, la vitrine de la maison ostendaise de James Ensor. Où donc se situe l’œuvre, où donc se situe le lieu d’où l’œuvre surgit ? Où donc se situe le praticable, ce plateau scénographique, et la pratique de l’art ? Tout ici est intrinsèquement lié et l’image de l’atelier se confond à l’œuvre tant le laboratoire d’imaginaire est imaginaire de l’artiste. C’est un capharnaüm carnavalesque, un bric à brac de brocanteur hétéroclite et au sens plurivoque ; les saints de plâtre côtoient les animaux taxidermisés, les ex-votos et images d’Epinal, les roues de vélo et les objets africains, un squelette et une calèche. Et tout semble déjà articulé, assemblé comme si ce monde intérieur, cet étonnant cabinet de curiosités allait de lui-même s’animer, sans plus aucune intervention de l’artiste, sans qu’il bricole quoique ce soit, parfaitement autonome donc. À l’heure de toutes les pratiques processuelles, Johan Muyle choisit de scénographier celle qui lui est essentielle, ce processus vital de pensée où tout est encore et déjà, onirique, fantasmatique, où des bribes du monde sont monde à part entière et qui, telle une œuvre d’art, pourrait être montré. C’est là que se cotoient déjà Witz et vide, liturgie et surenchere du faux sublime, hybridation des tentacules de la pensée. C’est là aussi comme un processus que l’artiste avait déjà décliné d’une autre manière lorsque Patrick Bonté lui proposa de créer la scénographie du « Caméléon » de Jean Muno et où pour un texte aussi drôle que lucide, à l’image de l’œuvre de Muyle, le plasticien avait choisi de flanquer la scène de sa table d’atelier. Une façon donc d’être au cœur du monde hors le monde.

 

Métisser notre regard

Et c’est en effet dans l’hybridation de la pensée et des chemins qu’elle emprunte que se situe le moteur de ses assemblages souvent mécaniques et motorisés. Au-delà de la dimension poétique de ces œuvres qui associent le mot et l’image, le sens et contre-sens, la vie et la mort, l’art populaire et la tradition foraine, le musée Spitzner et le cabinet de curiosité, Ensor et Madras, il y a une incontestable dimension éthique, presque comme une dérive pataphysique tant il s’agirait de trouver des solutions imaginaires au monde comme il va. L’œuvre de Muyle est brassée, croisée ; elle est une sorte d’anthropophagie culturelle, elle prône la créolisation comme valeur identitaire, elle questionne nos modes de représentation du monde, entre deux grincements de dents, cynisme et ironie, dérapage et métissage. Ses œuvres naissent de conjonctions plus que de juxtapositions dans un immense brassage multiculturel, multi ethnique où tout se complémente, où tout s’implique lorsque tout se complique, telle une tentative d’appréhender par-delà l’objet la complexité du monde et des rapports entre les hommes dans un espace spirituellement saturé. Il s’agit là d’aborder des mondes tels qu’ils sont, véhiculant leurs valeurs philosophiques, sociologiques, politiques, culturelles ou cultuelles et de métisser notre regard tant que de mixer, détourner les objets trouvés. L’entreprise est salutaire au-delà de toutes les contradictions, l’œuvre comme une essentielle Vanité, déstabilisant nos certitudes, le jeu et la magie opérants de façon critique, désacralisante, poétique, distanciée, là où l’imagerie fait image, où l’image recrée un monde, le monde.

 

 

 

« Johan Muyle. Plus d’opium pour le peuple. » BPS22, espace de création contemporaine, 22 bd Solvay, à Charleroi, jusqu’au 5 novembre. Renseignements : 071.27.29.71.
Simultanément Johan Muyle expose à la galerie Jacques Cerami jusqu’au 7 octobre à Couillet, route de Philippeville 346. « From Wallonie with love » rassemble des œuvres de Richard Baquié, Guillaume Bijl, Dirk Claessen, Patrick Guns, Johan Muyle, Charlemagne Palestine et Patrick Van Caeckenbergh. Renseignements : 071.36.00.65.

 

image : Johan Muyle, Arcadia, vue de l’installation

paru dans H.ART, septembre 2006

Bonjour !

il y a actuellement 30 chroniques sur le blog.
août 2006
L M M J V S D
« Juin   Sep »
 123456
78910111213
14151617181920
21222324252627
28293031  

Commentaires récents

joseph perlstein dans Les drôles de « coc…
Tony Cavaleri dans Sumkay, l’assuétude au…
Publicités