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Sur une idée de Suchan Kinsohita, la fondation Hedah a lancé pour l’un de ses deux lieux d’exposition et de production à Maastricht, une passionnante initiative, conviant pour une période d’un an Jeroen Van Bergen à modeler l’espace de monstration par son propre travail d’architecture. D’autres artistes seront successivement invités à investir cette œuvre de leur propre productions. Sylvie Macias Diaz… essuie les plâtres.

Imaginons un vaste entrepôt situé le long des voies de chemin de fer, à deux encablures de la gare de Maastricht. Plasticien et constructeur, comme il préfère se qualifier, évitant ainsi le titre d’architecte, Jeroen Van Bergen y bâti une architecture de béton cellulaire, parfaitement brut, investissant la totalité de l’espace, planifiée comme une rue qui partagerait l’espace d’exposition en deux pâtés de maisons, déclinant cette construction suivant un module de base précis, un espace de 110 x 90 x 260 cm, échelle 1/1, soit les dimensions habituellement admises pour la plus petite pièce habitable d’une maison : le WC. Les espaces ainsi créés, juxtaposés, combinés, emboîtés, n’ont pas d’autres fonctions que de créer de l’espace, parfaite adéquation entre illusion et réalité, modèle, maquette et espace pour modèle et maquette. Comme un archétype, l’image d’un espace intemporel. L’espace pourrait s’appeler « frituur » ou « proefmuseum », ici il ne porte pas de nom, leur conjonction sous appellation d’une rue numérotée.
Sylvie Macias Diaz est la première à investir cette architecture nomade et temporaire, ce qui lui convient parfaitement, ses préoccupations touchant, sur mode très ludique, à ce qui constitue le monde et la vie, l’habitat, la quotidienneté, l’artifice, les codes sociétaux, la consommation, l’enfermement, réactivant la notion de jeu, plongeant délibérément dans un monde où l’enfance n’est pas seulement innocence mais où les objets se transforment par la force d’un imaginaire poétique. Sylvie Macias Diaz intervient dans l’architecture en réagissant à la fois sur le sens et la forme. Elle interroge d’une part la notion de décor, piquant des cercles de papiers peints, tapissant les murs de motifs, affichant des programmes immobiliers qu’elle subverti de décalcomanies motivant un bonheur très conforme, balisant le dédale de ronds de balatum. Elle réactive d’autre part ses constructions de cageots, jouant et déjouant la maquette dans le modèle et le modèle dans la maquette, déclinant ces notions modulaires dans un dédale qui prend là l’image des cases d’un jeu de l’oie pour loi de l’habitat. Elle envisage enfin, par une série de dessins économes l’enferment, l’isolement, là, où dans l’espace le plus exigu et qu’elle a la tentation de refermer plus encore, l’on se retrouve seul face à soi-même. Ce sont ces dessins-là qui piquent tandis que l’aiguille pique les ronds de papier-peint. La légèreté et le décor côtoient les questions les plus existentielles. Une rare poétique et l’occasion pour l’artiste de développer de façon incisive le vocabulaire qui jalonne son parcours artistique.
Hedah, paralleelweg 101 – programme des interventions futures : http://www.hedah.nl

image : installation straat 003, Jeroen van Bergen, intervention de Sylvie Macias Dias
paru dans H.ART, oct.2006

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En convoquant huit artistes autour du mythe de Sisyphe, Laurent Busine persiste et signe. Sa façon de concevoir des expositions collectives, écriture d’une exposition, relève d’un genre à part entière, ou plutôt d’une attitude. « Sisyphe, le jour se lève », en est la parfaite démonstration.

« Sisyphe, le jour se lève » n’est pas à proprement parlé une exposition thématique. Ni un prétexte à rassembler des oeuvres, ni une encyclopédie visuelle. Disons plutôt que cette exposition tente de générer du sens et que, pure, exigeante, condensée, elle atteint là son objectif de façon magistrale. « Sisyphe » transcende son propre objet, prenant délibérément le parti du peu, non pour en faire l’apologie mais simplement, parce que le peu est déjà beaucoup, immense même. La pratique d’expositions que Laurent Busine initie au musée des Arts contemporains du Grand Hornu est, dans cette optique, une attitude et ce n’est certes pas une coïncidence si le point de départ de cette exposition est une œuvre de Luciano Fabro, représentant majeur de l’arte povera. On le sait, celui-ci tient d’une stratégie de pensée, d’un comportement qui a toujours consisté à défier l’industrie culturelle et plus largement la société de consommation. Dans notre monde sursaturé d’images, Laurent Busine en choisit peu, -huit artistes seulement se partagent l’ensemble des salles du musée–, mais il nourrit le propos de telle sorte que les œuvres une fois découvertes et parcourues, il nous semblera aussitôt nécessaire de les scruter, de les explorer à nouveau. À l’instar de Sisyphe, quelle folie nous pousse d’ailleurs à continuer, sinon la nécessité.

Fabro, Ronaldo

C’est effectivement le « Sisifo » de Luciano Fabro qui fonde l’exposition tout en étant aussi, dans une scénographie parfaitement maîtrisée, son point d’aboutissement et d’inévitable recommencement.  » Et je vis Sisyphe qui souffrait de grandes douleurs et poussait un énorme rocher avec ses deux mains, écrivait Homère. Et il s’efforçait, poussant ce rocher des mains et des pieds jusqu’au sommet d’une montagne. Et quand il était près d’en atteindre le faîte, alors la masse l’entraînait, et l’immense rocher roulait jusqu’au bas. Et il recommençait de nouveau, et la sueur coulait de ses membres, et la poussière s’élevait au-dessus de sa tête.  » Fabro transcrit le mythe avec une rare concentration : la figure d’un Sisyphe, sexe tendu, est gravée sur un cylindre de marbre roulant dans la farine, s’y imprimant sans cesse, Sisyphe écrasé par son propre poids, régénérant sa propre image et son désir. Francis Alÿs envisage-t-il autre chose lorsqu’il filme avec la fraîcheur et l’urgence qu’on lui connaît, ce gamin de Mexico qui pousse du pied une bouteille de plastique le long d’une rue pentue, bouteille qui n’a de cesse de redescendre ; elle caracole cette bouteille d’un jeune Sisyphe qui aimerait sans doute tant s’appeler Ronaldo. Ce sont là comme deux interprétations du mythe et comme le mythe lui-même, d’une immense richesse de sens. Ce sont aussi les deux seules références aussi directes à la figure de Sisyphe dans les choix opérés par Laurent Busine.

Si l’exposition, en effet, n’est pas une recension iconographique, elle n’a pas plus la prétention d’être un traité de philosophie qui, d’Ovide et Virgile à Camus, retracerait l’ensemble des travaux d’interprétation menés à propos de ce mythe fondateur. Il s’agit ici plutôt de tisser un dialogue entre le sens du mythe et l’œuvre d’art, entre le sens de l’œuvre d’art et ce que véhicule essentiellement le mythe. Laurent Busine s’est concentré sur les deux idées fondatrices qui forge le récit, celle du recommencement d’une part, celle de la perpétuité de l’autre, cette impensable éternité, cette infinitude qu’il nous est impossible à appréhender, inimaginable donc. « L’éternité, écrit Laurent Busine, alors qu’elle nie le temps, ne peut être évoquée qu’en termes temporels : un siècle et des âges, comme dans l’œuvre de Feldmann, une seconde pour Jonathan Monk, un million d’années dans l’œuvre d’On Kawara. Ce qui nous amène à considérer l’imagerie de l’éternel autrement, c’est-à-dire en relativisant le concept. » Feldmann, inlassable collectionneur d’images réunissait en 2001 cent et un portraits d’individus âgés de quelques semaines à cent ans, se bornant à les légender de leur âge et de leur prénom. Jonathan Monk projette sur le mur « une seconde d’éternité », rayon laser clignotant comme une enseigne lumineuse à intervalles réguliers d’une seconde. On Kawara documente l’écoulement du temps : one million years reprend en deux volumes la liste du million d’années qui précède la réalisation de l’œuvre (1998) et du million d’années qui la suivra. Trois œuvres qui sont au centre de l’exposition et qui toutes trois sont comme une ponctuation face à la perpétuité, une manière physique, perceptive et intellectuelle de se situer par rapport à un fragment d’infini. Que pouvons-nous, humains, faire de plus ?

 

Blaussyld en son rocher

 

Et que peut faire l’artiste, face à lui-même, face à l’histoire ? « Pourquoi remettre sans cesse l’ouvrage sur le métier alors que tout a, probablement été dit, demande Laurent Busine. Quel sens accorder à quelque chose qui n’en possède pas à priori, et quelle est la raison de cet acte et de cette folie ? À vrai dire, poser cette question revient à poser celle, tout aussi absurde, du sens de la vie. Dès lors la réponse est évidente : par nécessité ! Nécessité qui pousse l’enfant et l’artiste à grandir, à être mondain, à affirmer leur singularité malgré le monde, malgré les autres ».
Que propose d’autre Giulio Paolini lorsqu’il conçoit pour cette exposition « Senza fine », mise en abîme sans fin et perspective de son premier « designo geometrico » (1960), dès lors que le tableau n’est et ne sera plus que l’idée du tableau ? Qu’exprime Dirk Braekman dès lors qu’il ressasse des vieilles images pornographiques des années 70, basculant dans l’abstraction d’une nouvelle image ?
Sans doute Sisyphe demeure-t-il en ce rocher qu’il pousse inlassablement vers le sommet de la colline, tout comme Maurice Blaussyld habite cette stèle mise en perspective face à la théorie des portraits de Feldmann. Elle est à la fois pierre levée, œuvre humaine que l’artiste incarne inlassablement, élémentaire et artefact humain, présence d’être et simple pierre de lavandière. Et l’œuvre de Maurice Blaussyld incarne tant la mesure que la démesure, la modestie et l’effacement d’une part, l’audace de l’intercession et de l’imposition de l’autre. Quelque chose de parfaitement humain par cette nécessité d’être face à l’inéluctable, face à ce qui nous reste parfaitement incompréhensible. L’œuvre de Blaussyld me rappelle cette tradition antique qui consistait à convoquer à haute voix les noms gravés sur les stèles funéraires afin d’assurer leur éternité. Face aux cent et un prénoms rassemblés par Feldmann, il n’y a qu’un pas à franchir, pour un éternel recommencement des choses.

 

« Sisyphe, le jour se lève. », Musée des arts contemporains du Grand-Hornu, jusqu’au 14 janvier 2007. Le livre-catalogue sous la direction de Denis Gielen, dépasse largement l’exposition proprement dite. Tous les jours de 10 à 18h sauf lundi.

 

les images : Francis Alÿs, Caracoles, vidéo. Luciano Fabro, sysipho, technique mixte

ce texte est paru dans H.ART, octobre 2006

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