Deux jeunes et nouvelles initiatives éditoriales méritent attention et sortent de leurs colonnes : « (Sic) » édite son « livre premier », « Code » répond à l’invitation du Comptoir du Livre à Liège. Attitudes éditoriales et exposition.

 

L’offre en matière éditoriale dans le domaine de la création contemporaine, en Belgique francophone du moins, reste peu abondante. La presse quotidienne et hebdomadaire, à de rares exceptions près, a très largement désinvesti le domaine. Du côté des publications spécialisées, la situation n’est pas beaucoup plus encourageante. Bien sûr, il existe « Flux News », trimestriel d’actualités artistiques édité par l’association du même nom. Sans aucun doute « L’art Même », publié à l’initiative du Ministère, s’est-il fixé pour objectif de combler au mieux les carences, débordant même de son rôle strictement institutionnel. Plus récemment est apparu l’excellent « Dits », activité éditoriale du Musée des Arts Contemporains du Grand Hornu, publication dirigée par Denis Gielen qui, au rythme de livraisons thématiques – hybride, simulacre, récit, violence, voyages, rock – aborde l’art d’aujourd’hui au travers de « petites pièces traitant d’un sujet familier ou d’actualité ». Étroitesse du marché, manque d’encouragements et de moyens, le catalogue se résume grosso modo à ces trois titres. Il est dès lors plus que vivifiant d’évoquer ici deux jeunes et nouvelles initiatives en la matière, toutes deux menées par un collectif d’auteurs, « (Sic) » d’une part « Code » de l’autre, qui ont pour objectif à la fois de générer une activité éditoriale mais aussi d’enrichir celle-ci de prolongements divers, chacune s’étant fixé un champ de réflexion et de prospection distinct et circonscrit. Quant à enrichir le débat tant sur l’art que sur l’édition, ce sont là des projets pertinents et courageux.

(Sic), ainsi soit-il

Dire que le titre de la première de ces deux revues, « (Sic) » est référentiel, est presque digne de La Palisse. Sic, il est en ainsi. Sic, référence à la citation. Sic qui peut aussi être ironique entre parenthèses mais en considérant ici l’ironie dans son sens philosophique, celui d’un appel à l’activité critique du lecteur. « (Sic) » vient de présenter son « livre premier » -confirmant par cette appellation sa volonté référentielle – et prévient que la revue se situera « dans une perspective d’histoire de l’art, une histoire de l’art récente, attentive aux différents discours des sciences humaines, désireuse de soulever des problématiques concrètes et pertinentes, résistant aux fluctuations et à l’urgence de l’actualité » (sic). À l’heure d’un zappage généralisé, on appréciera la prise de position.
Et cette première livraison tient effectivement ses promesses, les cinq sujets traités par les cinq auteurs -Anaël Lejeune, Sébastien Biset, Yoann Van Parys, Olivier Mignon et Raphaël Pirenne – ne sont pas innocemment choisis et pourraient pour certains d’entre eux faire figure, à un second degré, d’une prise de position quant à une façon de considérer l’art dans notre société actuelle. C’est fort clair dans la contribution de Sébastien Biset par exemple, qui aborde la thématique de la distance et de la co-présence comme nouvelles solitudes à l’épreuve du vécu dans les pratiques de l’art. Partant de la notion d’échange à l’heure d’une hyperactivité globale, de la désintégration communautaire, de la surabondance, Sébastien Biset revient sur l’esthétique relationnelle chère à Bourriaud et réévalue les modes participatifs y compris leurs dangers d’artifice de sociabilité, comme il aborde les pratiques de déambulation, cette resingularisation, cette façon d’envisager le territoire pour soi-même et face à l’autre. C’est plus diffus dans l’essai de Raphaël Pirenne qui documente sous le titre évocateur du « doigt dans l’œil » la pratique du dessin à l’aveugle dans l’œuvre de Twombly, de De Kooning et de Morris. L’essai est parfaitement étayé interrogeant, comme ces artistes l’ont fait, le primat de la vision sur les autres sens. Après lecture, on ne peut que s’interroger sur notre propre façon de voir, de considérer la création et ses avatars. « (Sic) » assurément tient d’une attitude éditoriale.

Commande, adresse, inspiration

En couverture de ce « livre premier », « La rencontre, Bonjour Monsieur Courbet ». Ou plutôt une reproduction légendée d’une reproduction de « La rencontre, bonjour Monsieur Courbet », tableau de Gustave Courbet. La citation sous forme de poupée gigogne est efficace si l’on considère ces problématiques de déambulation, de singularité, d’échange que nous évoquions. Elle est due, elle est même l’œuvre d’Olivier Foulon auquel « (Sic) » a fait appel afin d’illustrer la revue. En fait afin d’interroger les traditionnels rapports qui s’établissent entre textes et images dans une publication artistique. En fait non pas afin d’illustrer, le terme est bien mal choisi. Dans sa pratique artistique, Olivier Foulon privilégie en effet le champ de la reproduction iconographique, interrogeant ses avatars et ses marges en d’elliptiques scénarios visuels. Il ne pouvait donc que parfaitement répondre à la commande, choisissant pour hors textes que des reproductions de reproductions n’ayant, a priori, aucun lien avec les essais publiés, n’investissant pas même le domaine de l’art des XXe et XXIe siècles. Olivier Foulon série, outre le tableau précité de Gustave Courbet, quelques Annonciations, évoquant par là le rôle du commanditaire (comme Sic est effectivement le sien), de l’adresse –mais à qui donc s’adresse-t-on -, de l’inspiration. C’est là parfaitement adéquat au projet éditorial.

Le comptoir de Code

Tout comme (Sic) qui a proposé une conférence d’Olivier Foulon à l’occasion de sa naissance, conférence qui devrait faire prochainement l’objet d’un podcast sur le site de la revue, et qui prévoit de diversifier ses projets, « Code » sort régulièrement de ses colonnes. En ce mois d’octobre pour une exposition, une carte blanche, offerte à la revue par le Comptoir du Livre à Liège, grand défenseur des petits éditeurs et métiers du livre. À l’heure de la biennale du design, « Code » y convoque une douzaine d’artistes belges et étrangers qui proposeront autant d’œuvres à la fois uniques et démultipliées, interrogeant justement la notion de produit et d’édition dans l’art contemporain. « Code » est d’ailleurs avant tout un collectif de curateurs fondateurs d’une plateforme de diffusion et de promotion auquel le magazine du même nom participe. Son ambition est de se tourner vers des artistes émergents et d’envisager une activité critique sans enfermer l’art dans un ghetto, mais « en soulignant au contraire qu’il se nourrit du quotidien, renouvelant nos conceptions philosophiques et politiques, dans une société qui semble confondre éthique et esthétique, subversion et surrationnalisme ».
Plutôt thématique, « Code » interroge donc autant les artistes que la société dans laquelle ils agissent. Sa troisième livraison, la dernière en date, sondait au travers, entre autres, des œuvres d’Aida Ruilova, d’Iris Van Dongen ou de Ben Grasso, l’expérimentation du morbide à l’heure où celui-ci semble revenir à l’avant scène. La précédente revivifiait le classique débat Nature versus Culture, de l’Eden de Cyprien Chabert à l’art biotech’ d’Eduardo Kac, du bestiaire d’Alexandra Mein aux interventions urbaines de Leopoldine Roux.
Code est en prise directe avec le réel. Son titre est suffisamment emblématique : code décode.

(Sic) : http://www.sicsic.be
Code : http://www.codemagazine.be
Exposition carte blanche de Code au Comptoir du Livre, en Neuvice à 4000 Liège, jusqu’au 12 novembre.

image : bonjour monsieur Courbet, reproduction, couverture de Sic

paru dans H.ART, novembre 2006

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