Ben Vautier met les choses en tas, avec esprit. Poursuite souhaitable.

Un musée, annonce Ben Vautier dans sa dernière newsletter, un musée mais lequel, envisagerait de reprendre le concept du « Tas d’Esprit » qui transforma la rue de Seine à Paris en joyeuse pagaille un soir de vernissage voici quelques semaines. Pensez donc, circulation bloquée, foule en tas à la porte des galeries, concert d’aspirateurs sur le trottoir du Louisiane, manifestants scandant « cerise-cerise » à tue-tête, cordée d’amateurs d’art (ou d’anti-art), pélerinant à l’aveugle de chapelle en lieu d’expo sachet kraft barré d’un impératif « Pas d’Art Pas d’Art ! » sur les yeux, il y avait de quoi se rincer l’œil plus que la dalle. Le titre de cette exposition, menée de main de Ben, ou plutôt de ce tas d’expositions, est issu d’un jeu de mot entre la citation de Nam June Paik, « Fluxus est un état d’esprit » et Charles Dreyfus qui surenchérit proposant « les tas d’esprits ». Ben Vautier de préciser : « le Tas est une interrogation sur le tout possible issu de Duchamp, du futurisme, de Cage, l’art qui se contredit, l’art qui se mange la queue, l’art qui n’est pas de l’art, la vérité est art, l’art qui se demande se qu’est l’art, l’art anti-art. Le Tas n’est pas une exposition Fluxus bien que Fluxus en soit. Le Tas fait la part belle à Dada, au futurisme, à la pansémiotique, avec leurs mots coïncidences, la Créatique Lettriste, la performance et ses gestes, le situationnisme et même cette partie du Nouveau Réalisme qui a théorisé les limites de l’art, et surtout aux travaux de beaucoup d’individus d’un peu partout dans le monde ».
« L’art est ce que tu fais où tu le fais » préconisait Robert Filliou et rappelle Charles Dreyfus. Debord et Wolman disaient à peu près la même chose : « La dérive se définit comme une technique de passage hâtif à travers des ambiances variées… pour se laisser aller aux sollicitations du terrain ». Ici en l’occurrence une demi-douzaine de galeries, quelques libraires, un hôtel, une salle de cinéma, et j’en passe. Impossible de recenser le tout ; on y pointa, entre autres, des œuvres de Brecht, Cadere, Halbert Filliou Patterson, Labelle Rojoux, Taoop et Glabel, Lebel ou Vostell, on croisa Claudie Dalu femme à barbe, Charles Dreyffus déambulant, Di Maggio aussi, j’allais écrire évidemment, on évoqua Macunias, Debord, Picabia ou les Incohérents. Vaste capharnaüm singulier, joliment brouillon, boudé par une certaine presse parisianiste, vivifiante foire toutefois que Ben lui-même a balisé d’une sorte d’« on est plus ego à deux ou plus » pour paraphraser Labelle-Rojoux, tout en fixant quelques bornes : Vérité, Dada et la vie, amour sexe et mensonge, l’ego et quelques autres.

Contributions belges

Pas étonnant dès lors que Ben fit appel à quelques artistes belges, plus ou moins proches, c’est selon, du défunt Cirque Divers, cirque humain urbain, grand théâtre du quotidien. À commencer par son fondateur, grand jardinier du paradoxe et du mensonge universel, explorateur syrien, qui installa sur le pavé de la rue de Seine son trône de Sultan de Bouillon, invitant, performance remarquée, les badauds à se couronner roi de ce qu’ils voulaient pour un photomaton souvenir. Jacques Charlier, quant à lui, dont Ben souhaitait la présence pour son toujours d’actualité : « Vous qui souffrez d’art savez de quoi je parle » rendit un wharolien hommage à Noël Godin. Sumkay fit défiler sur écran quelques centaines de ses clichés, là où l’insignifiance des choses prend toutes ses signifiances. Jacques Lizène enfin parsema le parcours de quelques sculptures génétiques en remake, dessins médiocres dont certains simplement en tas ou vidéos parfaitement nulles.
Une poursuite du Tas d’Esprit au musée dès lors ? Oui, en se disant, que ce n’est pas un cul de sac.

Paris, rue de Seine, galerie Seine 51, galerie Phal, galerie Liliane Vincy, Rive Gauche, librairie Mazarine, etc… Catalogue sur demande, textes de Ben et de Charles Dreyfus, contributions diverses.
Pas d’Art, performance collective pour le Tas
paru dans H.ART, nov 2006

Publicités