On le sait, Luxembourg, à l’heure où la ville s’est dotée d’une nouvelle salle de concert signée Christian de Portzamparc et d’un musée d’art contemporain dessiné par l’architecte Pei, est cette année Capitale de la Culture européenne. Et Luxembourg a voulu s’ouvrir à ses voisins pour cette grand-messe de la création artistique, associant ainsi ce qu’on appelle La Grande Région. C’est donc tout naturellement qu’Enrico Lunghi, directeur du Casino, s’est tourné vers Béatrice Josse, responsable du FRAC Lorraine de Metz et vers Ralph Melcher, directeur du Saarlandmuseum de Sarrebruck pour une exposition triphasée. ON/OFF ce sont trois manifestations qui, au-delà de l’évocation de la fée électrique chère à Magritte, abordent les thèmes de la lumière et de l’obscurité.

Le thème de la lumière artificielle et électrique, adoptée comme matériau artistique par la modernité a quelque chose de saisonnier, au tournant du solstice d’hiver, à l’heure de la fête et de ses lumières, mais il serait réducteur de n’y voir que cette dimension. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que l’introduction historique à cette exposition ait été confié à Pascal Rousseau, spécialiste, entre autres choses, de l’œuvre de Robert Delaunay, lui qui dans la série des « formes circulaires » en 1913, voulu défier le soleil au travers de l’expérience de l’éblouissement. L’exposition que nous offre ces trois institutions de la grande Région aborde la lumière sous un large spectre, le champ d’expérience d’une perception étendue, la productivité marginale au seuil de la vision, les limites de tolérance de la rétine, le modèle électrique de la vision, l’expérience électrique et la féerie qu’elle génère, ou le simple fait, précise Enrico Lunghi, de « remplir de sens le vide et la nuit devant nous dans une sorte de trop plein d’énergie ». Et cette féerie fonctionne dès le hall d’entrée du Casino. Carsten Höller y installe un dispositif de foire foraine, un praticable de lumière, auréolant le regardeur qui arpente son œuvre dans un jeu perceptif sans limites grâce à un système de miroirs, d’une multitude d’ampoules électriques, de celles qui bordent les miroirs des loges d’artistes. Cette évocation de fête foraine, d’un monde de strass et de lumière, on la retrouve dans l’installation de Jacques Charlier qui fidèle à Rocky Tigger, transforme le casino en dancing de grand route. Miroirs, podiums, décor en dripping phosphorescent, toiles aux murs et piste de danse. « Les sombres recoins qui entourent la piste ne sont hospitaliers, rappelle Jacques Charlier, que lorsque les spots, les tubes bleus, les boules à miroirs et les strobe lights balayent l’espace en irradiant les passions humaines ». Charlier sous les lumières se transforme en DJ de province, en danseur mondain. « This is the right time », dit-il paraphrasant Lisa Stansfield. Après le temps de la fête ne subsiste plus que les défroques laissées pour compte des danseuses toutes en fesses et en poitrine. John Armeder s’empare du même matériau des fêtes de la nuit et transforme l’ « aquarium » du bâtiment en caisson lumineux y installant une double rangée de douze sphères miroitées éclairées chacune par deux spots. L’installation est radicalement simple, la magie opère, le Casino retrouve la fête et les plaisirs de rencontre auxquels il fut destiné.
La ville, les lumières de la ville sont ainsi présentes, l’imaginaire citadin superbement interprété par Hsia-Fei Chang qui, avec ses enseignes lumineuses s’inspire de l’atmosphère nocturne des rues asiatiques. Joyeux désordre de la réclame lumineuse, des fantasmes, de la consommation, l’artiste y mêle références littéraires et iconographiques occidentales, confrontant et confondant Marcel Proust et City Boy, uniformisation galopante de tous les possibles. Tout aussi ludiques sont les œuvres de Lilian Bourgeat, « Eblouissantes » ampoules géantes, qui provoque des sensations presqu’épidermiques.

Immatérialité et motifs de perception.

C’est avec Anne Veronica Janssens dans le monde de l’immatérialité que l’on pénètre, avec ce désir parfaitement maitrisé de littéralement toucher le spectre lumineux. « Bluette », sept rayons lumineux bleus lancés depuis des positions équidistantes convergeant en étoile dans le brouillard, tient du prodige, nous incitant à la contemplation de l’immatérialité, le point pour étendue, l’étendue pour faisceau, tandis que Yellow Skye blue transforme le spectre lumineux en véritable aurore boréale. Qu’en est-il de ce que nous percevons, qu’en est-il de nos regards périphériques, de nos limites rétiniennes ? Les œuvres de Ruth Schnell sont au premier abord de simples monochromes fendus d’une source lumineuse verticale. Mais le spectateur en mouvement percevra comme un ruban horizontal fait de lettres ou de mots, comme un message fragmentaire et subliminal qui s’inscrira dans l’inconscient. Et qu’en est-il de la source ? de la source lumineuse même ? Jean-Jacques Dumont nous éclaire s’appropriant le format, la surface des news et magazines, vidant ces supports de leurs informations et projetant –mais d’où vient donc la source ? – des rectangles lumineux comme des surfaces virginales sur le papier. Christian Cordes, enfin, marie l’eau et l’électricité, plongeant une ampoule dans l’eau, invitant le regardeur à actionner un interrupteur afin de l’allumer. L’œuvre est présentée comme « la plus anarchiste de l’exposition ». C’est oublier que Leo Copers avait posé exactement le même geste et de façon beaucoup plus radicale dès le début des années 70.

Echapper à la lumière.

Enfin l’installation de Marie Sester conçue pour l’ancienne salle de bal du Casino. Dès que le visiteur pénètre dans la salle, un système de caméra de surveillance se met à le traquer et l’enferme en temps réel dans un faisceaux lumineux tandis qu’en bande sonore, retentissent une série d’injonctions. Œuvre conçue grâce à la technologie la plus moderne – y compris des écrans tactiles qui reproduisent la vision de ce système de surveillance, elle rend sensible les possibles dérives des idéologies sécuritaires actuelles tout en affirmant que de l’ombre ou de la lumière, on échappe pas. Je me suis personnellement pris à une étrange chorégraphie dans l’espace, en pleine lumière.

Au Casino de Luxembourg, jusqu’àu 25 février.
Le musée du grand duc Jean propose une rétrospective de l’œuvre de Michel Majerus, considéré comme l’un des peintres les plus prometteurs de sa génération, décédé en 2002 à l’âge de 35 ans –, et qui a produit une œuvre originale oscillant entre peinture et installation, jouant de techniques picturales induites par un nouveau monde digital qu’il a combiné avec le répertoire de l’histoire de l’art, notamment le pop art et l’art minimal. Ses installations consistent en une démonstration ultime des possibilités offertes aujourd’hui au medium pictural.

image : installation de Carsten Höller
paru dans H.ART janvier 2007

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