Classés parmi les chefs d’œuvres du patrimoine oral et immatériel de l’humanité, les sept géants d’Ath qui battent le pavé chaque année lors du cortège de la ducasse au quatrième dimanche du mois d’août ne sont plus sept. Ils sont huit. Le géant M. a rejoint monsieur et madame Goliath, Mademoiselle Victoire, Samson et leurs compères. M. est lui aussi bâti d’osier, de drap et de coton, tout comme les géants athois, mais il est plus longiligne, plus proche en cela des géants catalans. M. a surtout un visage lisse et parfaitement anonyme. En fait aucun trait ne le distingue. S’il fallait lui trouver un lointain cousinage, on pourrait évoquer l’homme bulle d’Emilio Lopez-Menchero installé voici quelques mois sur une place bruxelloise, ce personnage en complet – veston, un gros phylactère aux lèvres, comme une bulle de chewing-gum, telle une matérialisation 3D issue d’une planche bédé.
On l’aura compris, M. est une œuvre d’Emilio Lopez-Menchero. M. comme Monsieur Moderne, intrus dans ce monde des géants de processions et de cortèges traditionnels. A propos de ce personnage anonyme qui déambule dans l’œuvre d’Emilio Lopez Menchero, je soulignais ici même, dans un précédent billet, l’intérêt que porte l’artiste au « Neufert », cet ouvrage méthodologique, bible des professionnels du bâtiment : le personnage anonyme qui hante Neufert et les situations standardisées que l’architecte allemand aborde est sans aucun doute devenu héroïque aux yeux d’Emilio Lopez-Menchero, un héros qui déambule dans notre espace physique comme en nos arcanes mentales, soulignant, non sans humour et critique, nos standards, nos sens convenus et quant dira-t-on, nos habitudes et stéréotypes, les étant donnés et tout le reste. Voilà donc M. géant et héros moderne, homme standard et actuel infiltré dans le domaine des géants séculaires. Ceux-ci, on le sait, appartiennent au monde du mythe, de la légende, de l’histoire. Ils sortent en cortège afin de polariser la fête et de conduire les rondes collectives ; ils détiennent la tradition et sont porteurs d’un savoir dont ils témoignent, précepteurs des histoires dont ils sont les protagonistes. Que vient donc faire M. en ce monde, lui qui est étranger, sans passé ? Sans doute est-il là pour jeter un pont entre tradition et modernité, sans doute par son étrangeté, et sans manichéisme, porte-t-il un regard tant sur l’une que sur l’autre. Énigmatique, il restera le trublion de l’affaire, sans être trouble-fête, que du contraire. M. est peut-être sans identité singulière, mais il fonctionne comme un logogramme géant, faisant irruption dans un monde clos sur lui-même.
Notons, pour la petite histoire, et c’est là aussi un pont entre deux mondes, que le géant M a été façonné par un artiste et artisan, Stéphane Deleurence, spécialiste des géants, associé à la « ronde des géants » de Cassel et qui en 2001 réalisa la géante Iris Clert, messagère des arts, dessinée par Raymond Hains. Celle-ci battit le pavé de la Xe documenta de Kassel comme de la piazza de Beaubourg.
M. est exposé dès ce jeudi à la maison culturelle d’Ath, le Palace sur la Grand Place, jusqu’au 26 mai.
Publié sur nadjaVilenne.leBlog

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