Une remarquable exposition, sous le titre de « l’ œil-écran, ou la nouvelle image », sonde en une centaine d’œuvres vidéographiques signées par une quarantaine d’artistes l’art vidéo actuel, cet immédium que réinterroge Régis Michel avec un discernement peu commun.

L’expérience physique de cette exposition a quelque chose de saisissant. Voilà le Casino de Luxembourg, forum d’art contemporain, transformé en labyrinthe vidéographique, en dédale d’images immatérielles. Pas moins de cent œuvres vidéos d’une quarantaine d’artistes sont disposées en huit clos, salles obscures et projetées sur grands écrans. Le visiteur déambule entre ces images en une étonnante perception qui chamboule l’espace et le temps. Il ne s’agit en effet pas d’un festival où le regardeur, installé en son fauteuil club, se laisse mener par des projections successives, ni d’une exposition regroupant des installations faisant appel à l’écran de projection. Cette scénographie en logettes, dédalique, invite au voyage entre des images immatérielles. On passe de l’une à l’autre, pénètre dans l’univers des œuvres à n’importe quel moment de leur scénario, de leur déroulement. Les images, isolées suivant un parcours réfléchi, finissent par se superposer sur la rétine. L’œil, par la masse d’informations de tout ordre qu’il capte au fil de cette transhumance dans le monde des images mouvantes, finit par devenir écran. C’est d’ailleurs le titre que Régis Michel, conservateur au musée du Louvre et commissaire de cette exposition assigne à ce projet.

« Entre salles monographiques présentant un ensemble d’œuvres marquantes d’artistes parmi les plus importants de notre époque, écrit Enrico Lunghi, et salles collectives montrant plusieurs univers artistiques regroupés selon des affinités artistiques, politiques ou ayant trait à la sexualité, L’œil-écran propose une lecture peu consensuelle des images vidéo. L’œil du spectateur, plongé dans le noir et entouré d’images en mouvement dématérialisées, devient écran qui réceptionne les messages visuels des artistes et dans lequel son esprit vient puiser pour s’y nourrir. ». La vision de Régis Michel est parfaitement deleuzienne. Et de rappeler que ce que Deleuze appela nouvelle image est « à la fois réversible et verticale, en rupture manifeste avec le cinéma. Surtout, l’écran devient tabulaire, où prévaut l’information, qui produit un troisième œil : l’œil cerveau. C’est que cinéma ou vidéo, l’œil est déjà dans les choses, il fait partie de l’image, il est la visibilité de l’image. Il s’ensuit, conséquence exemplaire dont la vidéo fait son art, que l’œil ce n’est pas la caméra, c’est l’écran ».

Médium, Immédium

En fait, outre le scénario visuel que propose le dispositif mis en place, il s’agit ici pour Régis Michel de littéralement écrire cette exposition, -le remarquable essai qui l’accompagne en témoigne – et de réinterroger le statut de l’image vidéographique, à l’heure du flux, car le monde se fait image, du vrac, le chaos visuel du monde écran, du regard automatique, enjeu sécuritaire du télé-paradis de la vidéo de surveillance. La vidéo, déclare Régis Michel, on se garde bien de la définir. Pour lui, elle est aujourd’hui un art nomade, irréel, abstrait, défiant le concept. Et de citer Deleuze encore : elle est un immédium et non un médium. Ce n’est pas pour rien que l’exposition s’ouvre sur une série d’œuvres de Sam Taylor-Wood, que Régis Michel classe à l’enseigne de la contre-image : « c’est que le récit, chez elle, dit-il, est sans histoire. Au sens strict : il ne raconte rien. Que lui-même, à savoir la figure. Elle sait comme tout le monde que la figure est dans l’art du Vieil Occident, le principe de la modernité. Mais la modernité a fait faillite. Il faut en finir avec l’art, ses grands modèles et ses illusions formalistes ». Remarquables exemples que sont « style life » ou « A little death », natures mortes au plein sens du terme ou a contrario « I want love », ce clip musical que Régis Michel qualifie de « plus crépusculaire que publicitaire ».
L’exposition sonde en cet univers que l’on qualifierait presque de post-image, là où nous ne serions déjà plus que des fantômes numériques, la façon qu’ont les artistes de repenser ce monde, de résister au mode virtuel qui est désormais le nôtre. L’art, c’est ce qui résiste déclare également Deleuze. Et la démonstration est exemplaire. Pur moment d’exception que de confronter presque dans le même espace-temps le « Saint Sébastien » de Fiona Tan, ce Toshiya qui spiritualise la tradition japonaise du tir à l’arc, l’ « Uomoduemo », l’homme de pierre du dôme de Milan d’Anri Sala, ou la femme-cri, « Remembering Paralinguay » de Gary Hill. Trois expériences physiques et parfaitement spirituelles.
On abordera ainsi la contre-image avec Sam Taylor-Wood, l’image au féminin par les œuvres de Beecroft ou d’Ahtila, l’image-visage chez Salla Rykkä, le trauma sous l’œil de Gillian Wearing, l’image surveillance disséquée par Harun Farocki, l’archive-fiction par les images presque suréelles de Chen Chieh-Jen, le spectre dans les élégies de Sokurov pour ne citer que quelques points de repère à cette entreprise passionnante.

« Pictures »

Même une visite longue et approfondie ne suffit pas à éprouver totalement l’ampleur du propos. Et peut-être que la vision forcément fragmentaire de l’exposition participe-t-elle de ce processus où notre œil fait écran. Une série d’images restent pour notre part imprimée en notre esprit. Les œuvres de Salla Tykkä, en premier lieu, « Lasso » elliptique, « Zoo » et ses fantômes subaquatiques, « Thriller » parfaitement symbolique. Mais aussi les poses statuaires de Berni Searle dans « Snow White », où la neige-farine pétrifie le corps de l’Africaine dès lors marmoréenne, les témoignages de ces masques qui évoquent pères incestueux et violence patriarcale dans le « Trauma » de Wearing. Je pense encore à ce projet pour une révolution, ou la photocoie du vide, de Billing, aux chants de désespoir de la population colombienne aux prises avec la guerilla que filme Echavarria avec tant de dignitié et d’humanité, à cette enseigne « Pictures » dans le « Pictures » de Matthias Müller. Que nous reste-t-il des images du monde ? Tout. Ou rien.

Au Casino de Luxembourg, jusqu’au 17 juin.
images : Salla Tykkä et Fiona Tan
Paru dans H.ART mai 2007

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