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Voilà donc Honoré d’O investissant Kiosk, ou plutôt ce kiosque tout proche de l’Académie royale des beaux-arts de Gand, initiative d’expositions de cette école supérieure, à laquelle Raphaël Van Lerberghe participa également voici peu de temps. Le lieu, ô combien singulier, a quelque chose de magique. L’installation qu’Honoré a spécifiquement conçue pour cette exposition en aquarium (on visite en effet d’un regard périphérique, hors kiosque, et l’on regarde au travers de ses vitres) est tout aussi prodigieuse en ce que, d’abord, elle tient de l’apparition d’un prodige, d’un être surnaturel, dressé comme un condottiere, monstrueux et ludique, mécanique et fantastique. Une statue en pied, ou plutôt en table à roulettes, composée d’éléments divers, objets manufacturés, aussi hétéroclites que des tubes de pvc, des rouleaux de papiers WC, des coudes de plomberie, un tapis de camping, un arrosoir, un casque, des balles multicolores, des entonnoirs, des flacons de verre ou de plastique. Soit un surprenant collage qui, précise l’artiste –et Inge Brackmaen dans un texte critique paru récemment dans H.ART – ne concède rien à une quelconque réactivation d’un concept post-conceptuel, mais serait plutôt à considérer comme une peinture dans l’espace.

Et les métaphores pourraient aller bon train, l’artiste collant les mots comme les objets avec une étonnante faculté d’épaissir le mystère, tout en l’enrichissant des sens les plus divers. Voici ce personnage inquiétant, « déguisé comme un délit, qui se greffe (comme un anti-parasite) et se camouffle dans le contexte », le voici « fiston qui montre ses muscles et porte déjà un bonnet de dirigeant, une casquette de capitaine ». Est-il « punisseur à la seringue empoisonnée » Il est vrai que le bougre, ce fanfaron du kiosque ou du Kiosk, porte sur son ventre une « pompe professionnelle pleine de pesticide ». D’ailleurs, le titre de l’oeuvre le confirme, ce serait bien un aveugle et suicidaire terroriste, prêt à faire exploser sa bombe ventrale au cœur de la ville. A moins qu’ « ange gardien », il soit là « pour tempérer toutes sortes de moeurs agressives », bardé de caméras de surveillance, « baby-sherrif » dans son environnement de bureau métalliques, aux tiroirs qui vomissent les fiches analytiques tandis que s’écoutent les conversations téléphoniques. Flic ou machine, ou terroriste qui agit comme une mécanique, sensor, donc capteur, se rapproche de censeur, celui qui censure, qui châtie. Quelle énergie puise-t-il, ce capteur ? Son bras et mécanique et s’arme régulièrement, les doigts frappant l’ampoule électrique qui pend au plafond, la faisant balancer dans l’espace. De quelle force supérieure se nourrit-il là, ou de quelle idéologie imprimée dans le grand livre qui gît à ses pieds ? À ses pieds ? Il n’en a pas : « le bambin n’a pas de pieds car le père-la-kermesse en a huit », précise encore l’artiste. Il se contente d’un moignon, sur lequel croît une plume tandis que jour après jour se racorne la feuille de platane qui fait office d’étoile sur son casque. Inquiétant mais ubuesque, il incarne la société robotisée et consumériste, les jeux dangereux et les rires grinçants, le terroriste suicidaire ou l’ange gardien d’une civilisation sécuritaire. « Nous sommes entrés dans des sociétés de contrôle qui fonctionnent non plus par enfermement, mais par contrôle continu et communication instantanée », écrivait Gilles Deleuze dans « L’image-temps ». Et faut-il rappeler ce qu’écrivait récemment évoquant l’automate, alors qu’il étudie les images vidéos qui font nouvelle image ? « À chaque société correspond sa machine. La nôtre est celle de l’ordinateur. Et le panopticon, cher à Foucault, de la société disciplinaire est devenu cybernétique… Face aux formes prochaines de contrôle incessant en milieu ouvert, il se peut que les plus durs enfermements nous paraissent appartenir à un passé délicieux et bienveillant. La recherche des universaux de la communication a de quoi nous faire trembler. Il suffit de regarder autour de nous pour voir que nous sommes… regardés. Le contrôle, c’est l’image. Et l’image, c’est l’automate ». C’est qu’il est bardé de caméras de surveillance, notre Sensor, face auquel on ne sait plus ce qui est vrai, ce qui est faux, « entreprise familiale à lui tout seul, rompu à l’action ». « On aurait tort d’accuser la seule caméra, qui n’est après tout qu’un automate parmi d’autres, fut-il stratégique. La surveillance ne se réduit pas qu’à la vidéo. Tout ce qui laisse une trace électronique lui semble propre à nourrir sont appétit cannibale… Voici venir le temps de la « data-surveillance » par où notre avenir proche est voué au cauchemar ».
C’est tout cela que véhicule, au bout de ses doigts de pvc, l’image de ce Terrorist Suicide sensor. A voir à Kiosk, jusqu’au 27 mai.

 

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Honoré d’O et Raphaël Van Lerberghe contribuent tous deux à évoquer la ville dans une exposition conçue par Pierre-Olivier Rollin pour la Witte Zaal gantoise. « Elusive Cities » regroupe des oeuvres de Jota Castro, Simona Denicolai & Ivo Provoost, Honoré d’O, Peter Fischli & David Weiss, Kendell Geers, Nadine Hilbert & Gast Bouschet, Vincent Meessen, David Neirings, Frédéric Platéus, Bruno Serralongue et Raphaël Van Lerberghe. A voir jusqu’au 22 juin.

Invité par la Witte Zaal gantoise à concevoir une exposition sur le thème de la Ville ou des villes, Pierre-Olivier Rollin a choisi ce qui pouvait rendre la chose allusive, insaisissable, voire évasive et surtout mobile. « Les œuvres d’art permettent de cristalliser des états urbains parcellaires ou des problématiques globales, qui valent à la fois pour toutes les villes ou pour une ville en particulier. Ces propositions fragmentaires sont à la fois une exacerbation d’un détail singulier d’une ville et une synthèse globalisatrice. Je propose donc, écrit-il à Rolf Quaghebeur, directeur de la Witte Zaal, des « récits » de villes, à la manière de ceux que narre le Marco Polo d’Italo Calvino au Kublaï Khan. Par la juxtaposition de ces histoires de villes que sont les oeuvres, l’exposition amoncellera des bribes de cités, rassemblera des fragments subjectifs de métropoles, pourtant insaisissables ». Le projet consistera dès lors à « mettre sur pied une exposition « dissemblable », ce qui revient à privilégier les formes d’expression éloignées des représentations de la Ville. C’est essayer de recomposer la Ville, sans recourir aux magnifiques photos d’architecture ou aux désormais traditionnelles séquences vidéos, emblématiques de la fugacité et de la mobilité urbaines. C’est se munir d’une carte codée, opter pour un parcours plus sinueux, adopter une position de biais ».
Prendre les choses par le biais sied parfaitement à la pratique artistique de Raphaël Van Lerberghe, rompu à l’exercice d’un phrasé plastique d’images dont le sens se révèle en toute subtilité au-delà de ce qui est visible. Alliant le dessin, le texte et l’image, voire l’image textuelle, l’utilisation d’images trouvées, tels des documents qu’il photographie ou des cartes postales au ton sépia qu’il collecte afin de les recadrer, l’artiste opère par transparence et surimpression de sens. Il n’est pas nécessaire de se munir d’une carte codée afin d’emprunter les tours et détours du parcours qu’il propose ; il faut plutôt aiguiser nos sens, en quête de ce qui est caché, de ce qui est révélé, des équivalences et des rebonds de la pensée. Ainsi la ville, il la conçoit ici « sui generis » et prend de la distance, comme s’il s’agissait d’aborder la perspective même de l’idée d’urbanité, son image la plus abstraite, ou la ville en perspective, cette réalité spatiale, cette façon dont l’œil perçoit en deux dimensions un monde qui en a trois. Ainsi donc, l’artiste élude la ville tout en y faisant allusion. Le grand dessin d’une grille, jaune et blanche, presque fluorescent, brouillant ainsi la perception que nous avons de son quadrillage, évoque le plan hippodamien de la cité, plan quadrillé de la ville que l’on retrouve en cette photographie d’un document ancien, ésotérique, comme un feuillet quadrillé bordé de monts et vallées, une sorte de gravure d’un atlas figuré que l’artiste nomme, ou renomme, Atlantide, cité mère et mythique par excellence. Et ces deux images sont aux extrémités de ce phrasé visuel, comme s’il s’agissait du début et de la fin de tout. De la confusion de ces deux dessins pourrait surgir un « jaune Atlantide » bien connu des marbriers.
Entre ces deux œuvres, le dessin de quelques mots et trois œuvres que l’artiste appelle « cadrages ». Ceux-ci sont des vues recadrées. L’artiste masque entièrement des photographies anciennes, révélant par un cadrage ajouré, un détail particulier que l‘on qualifierais presque d’indiciel. Le premier l’est à coup sûr, puisqu’il s’agit d’isoler le mot (perspective) ; le second découpe des fragments de ciels nuageux. Le troisième, un damier en perspective. Son titre, « das Münster » nous révèle ce qui nous est masqué : la cathédrale dont on ne perçoit plus que les toitures vernissées et géométriquement polychromes, quadrillées donc comme le plan d’une ville, vue du ciel, de façon panoramique, à vol d’oiseau. Ce qui est bien le cas : « bird’s eye view model : » précise le dernier dessin.

Sur la ville, honoré d’O a un regard… plongeant. C’est parfaitement littéral lorsqu’on découvre cette vidéo singulièrement ludique, cette petite expérience toute personnelle, où l’artiste visite Venise en gondole, là où débuta « The Quest » cette quête imaginée d’un artiste se définissant à travers notre monde, plongeant la tête dans l’eau d’un canal de la Sérénissime. Compilations d’images accompagnées parfois, d’incrustations graphiques, les vidéos d’Honoré d’O, proposent des mini récits desquels l’absurde n’est jamais vraiment absent. Ici cette déambulation au coeur de la Cité des Doges, quelque peu surprenante. Face à cette projection, l’artiste en propose une seconde, une sorte de plan fixe filmé dans un avion, peut-être celui qui l’emmenait à Venise. L’image est celle d’un hublot, ce qui permettrait un regard tout aussi plongeant, mais que voici incrusté du bleu parfaitement monochrome du blue key cinématographique, qui constitua l’une des pièce majeure de sa contribution à la biennale de Venise en 2005. Et les deux projecteurs sont flottants dans l’espace amarré à des pieux de polyester dressés comme les bites d’amarrage ouvragées qui rythment les quais vénitiens.
Toute l’œuvre d’honoré d’O est à l’image de l’ukiyo-e japonaise, les « images du monde flottant », cette chronique narrative et quotidienne. Des images qui flottent dans l’espace, comme l’avion dans les airs la gondole sur les canaux, ou les pieux des canaux vénitiens dans l’espace d’exposition. Cela ne manque pas d’air, et s’il en manque, installés au creux de deux maquettes de blue key, de curieuses machines à ballonnets sont là pour apporter l’oxygène nécessaire.
Honoré d’O fait par cette contribution, allusion à la ville, celle qui le nourrit au fil de ces micro-expériences dont naissent chaque fragment de l’oeuvre, comme il fait plus singulièrement allusion à une ville, Venise, avec laquelle il s’est mis en dialogue tout au long de la préparation de la biennale à laquelle il participa, là, entre terre et mer.

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A propos de « Scrabble at Bastardstown », une oeuvre d’ Orla Barry

Les mots carambolent dans l’œuvre d’Orla Barry et le texte reste fondateur de sa pratique artistique. On se souvient des pierres longuement filmées dans «Foundlings», ces blocs de rochers érodés par la mer sur quelques plages du sud de l’Irlande, pays natal de l’artiste. L’un se dessine comme une couronne royale, l’autre évoque un fauve marin, le troisième ou plutôt la troisième a les traits d’une déesse-mère. Ces gigantesques blocs dramatiques scandent le rivage et, au fil de la lente mélopée poétique qui rythme le film, Orla Barry nomme ces sentinelles hiératiques de leur nom, du nom que son imagination leur a donné. Ces blocs de rochers incarnent des choses durables, sans doute beaucoup plus persistantes que tous les mots qu’ils suscitent. À moins que des mots, ils ne soient le réceptacle, les gardiens, conférant au verbe une part de leur pérennité.
Sur ces plages de l’enfance régulièrement revisitées, réservoir d’idées, de souvenances, d’imaginaire poétique, Orla Barry collecte aussi des galets, comme durant des années elle a ramassé des élastiques, des cailloux usés et polis par le frottement, le roulis, et que la mer dépose sur le rivage. Attentive à la manière dont le temps les a sculptés, elle les collectionne pour leur beauté, leur forme, leurs couleurs, les mystères immémoriaux que ces cailloux recèlent. Dernièrement, au Musée d’Art Moderne de Dublin où elle exposait, Orla Barry a disposé cette collection en deux longues vitrines. Artiste entomologiste, elle laisse alors sa plume courir sur les petits cartels manuscrits qui accompagnent chaque galet. « Map stone » pour celui-ci tacheté d’une vraie carte géographique ; « Alabaster Ballard bone stone » pour ceux-là qui évoquent l’os et l’albâtre. « Veined stone », « Perfect Unskinned Skimming stone », « Pin Pricked Stone », « Crossing the Antartic Stones » : au fil des galets, s’enrichit une science poétique de la nature. Pline l’Ancien, friand d’épigrammes, de tropes et de métaphores, n’aurait pas désavoué ce nouveau chapitre d’une Histoire Naturelle, de réi naturalis, où le sens figuré est bien plus qu’une affaire de figure de style. Ces tables-vitrines sont comme un cabinet de curiosité d’un monde minéral aux vertus curatives, un ensemble de merveilles naturelles qui suscite le rêve et conserve ses mystères. Elles semblent échapper au temps.
Les galets roulent donc sur le rivage comme dans l’œuvre de l’artiste. Et ces cailloux sont comme les mots : un matériau de création dont l’artiste écoute le son, dont elle pourrait dessiner la voix. Ainsi en va-t-il aussi de ce « Scrabble at Bastardstown », projet né lors du tournage de «Foundlings ». Le joueur de scrabble compose des mots avec des lettres qu’il pioche à l’aveugle, il associe ces lettres sur son chevalet avant de croiser les mots sur la grille du jeu. Orla Barry compose des lettres qui formeront des mots de ces galets qu’elle récolte sur la plage. Ceux-ci sont comme les jetons piochés que l’artiste composera en lettres et en mots sur le sable. L’œuvre tient de la pratique d’un jeu, des châteaux de sable bâtisses d’éphémère et de la collecte des coquillages qui les orneront ; elle tient de l’apprentissage du verbe que l’on trace du doigt et que l’on efface sur cette ardoise de sable. Tracer des signes sur le sable, à même le sol, est un jeu d’enfant. Tracer, matérialiser des signes avec des objets trouvés et savoir qu’ils disparaîtront, car la mer, le vent, le sable se les réapproprieront. Ces mots ne resteront que dans la mémoire de celui qui les a tracés, peut-être de celui qui les a croisés sur la plage. Le Scrabble de Bastardstown est comme ces créations éphémères du land art, vouées à la disparition sous l’effet des éléments naturels dont elles proviennent, dont elles surgissent. Il n’en subsistera que l’archive photographique.
Ainsi une soixantaine de mots, agencés sur le sable, quadrillent désormais le mur.
Cette soixantaine de clichés, installés sur leur chevalet, témoignent de l’œuvre in situ, de ces mots dessinés sur le sable au rythme des saisons.
He, She, Horizon, Undercurrents, Shout, Unreal, Unsure, Naked, Gorgeous, Brothers, Sisters, Tongue, Stone, …Qui a lu ou écouté les oeuvres d’Orla Barry, y reconnaîtra cette forte et lente lame de fond qui porte sa poésie en avant et reflue pour mieux la concentrer, comme le jusant de la marée. Et comme au Scrabble, l’on croisera les mots. On les lira de gauche à droite ou de droite à gauche, en diagonale, ou de haut en bas comme de bas en haut. On les associera, on les lira comme des phrasés qui ricochent. De ces mots surgiront des sens divers, des rêves, une carambole d’images et d’idées. Ou l’on s’arrêtera à chacun d’eux. Car les mots s’ancrent comme une calligraphie singulière dans le sable. Pour chaque lettre, le choix des galets polis par le ressac est précis. L’artiste n’écrit pas sur le sable, elle dessine en rondes, crypte ses lettres de couleurs, enrichit ses mots de petits idéogrammes. Galets qui roulent amassent du sens. « Fog » est nuée de petits galets comme un crachin de lettres, une brume sombre et serrée. Mâlement, « boy » se souligne d’un bout de branche blanchi par les marées, « phonohypnotic » s’entrelace avec magnétisme. Le dessin est sémantique dans « unclear », les premières lettres sombres, les dernières très claires ; il se joue même de ses consonances : car si « gorgeous » se traduit par « magnifique », les petits galets qui ponctuent le centre du « o », comme le bout d’un sein sculpté et posé sur le sable, évoqueraient plutôt gorge que « gorgeous » Les mots ainsi écrits sur le sable pourraient être poétiquement hiéroglyphique ; une épique épigraphie.
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