Honoré d’O et Raphaël Van Lerberghe contribuent tous deux à évoquer la ville dans une exposition conçue par Pierre-Olivier Rollin pour la Witte Zaal gantoise. « Elusive Cities » regroupe des oeuvres de Jota Castro, Simona Denicolai & Ivo Provoost, Honoré d’O, Peter Fischli & David Weiss, Kendell Geers, Nadine Hilbert & Gast Bouschet, Vincent Meessen, David Neirings, Frédéric Platéus, Bruno Serralongue et Raphaël Van Lerberghe. A voir jusqu’au 22 juin.

Invité par la Witte Zaal gantoise à concevoir une exposition sur le thème de la Ville ou des villes, Pierre-Olivier Rollin a choisi ce qui pouvait rendre la chose allusive, insaisissable, voire évasive et surtout mobile. « Les œuvres d’art permettent de cristalliser des états urbains parcellaires ou des problématiques globales, qui valent à la fois pour toutes les villes ou pour une ville en particulier. Ces propositions fragmentaires sont à la fois une exacerbation d’un détail singulier d’une ville et une synthèse globalisatrice. Je propose donc, écrit-il à Rolf Quaghebeur, directeur de la Witte Zaal, des « récits » de villes, à la manière de ceux que narre le Marco Polo d’Italo Calvino au Kublaï Khan. Par la juxtaposition de ces histoires de villes que sont les oeuvres, l’exposition amoncellera des bribes de cités, rassemblera des fragments subjectifs de métropoles, pourtant insaisissables ». Le projet consistera dès lors à « mettre sur pied une exposition « dissemblable », ce qui revient à privilégier les formes d’expression éloignées des représentations de la Ville. C’est essayer de recomposer la Ville, sans recourir aux magnifiques photos d’architecture ou aux désormais traditionnelles séquences vidéos, emblématiques de la fugacité et de la mobilité urbaines. C’est se munir d’une carte codée, opter pour un parcours plus sinueux, adopter une position de biais ».
Prendre les choses par le biais sied parfaitement à la pratique artistique de Raphaël Van Lerberghe, rompu à l’exercice d’un phrasé plastique d’images dont le sens se révèle en toute subtilité au-delà de ce qui est visible. Alliant le dessin, le texte et l’image, voire l’image textuelle, l’utilisation d’images trouvées, tels des documents qu’il photographie ou des cartes postales au ton sépia qu’il collecte afin de les recadrer, l’artiste opère par transparence et surimpression de sens. Il n’est pas nécessaire de se munir d’une carte codée afin d’emprunter les tours et détours du parcours qu’il propose ; il faut plutôt aiguiser nos sens, en quête de ce qui est caché, de ce qui est révélé, des équivalences et des rebonds de la pensée. Ainsi la ville, il la conçoit ici « sui generis » et prend de la distance, comme s’il s’agissait d’aborder la perspective même de l’idée d’urbanité, son image la plus abstraite, ou la ville en perspective, cette réalité spatiale, cette façon dont l’œil perçoit en deux dimensions un monde qui en a trois. Ainsi donc, l’artiste élude la ville tout en y faisant allusion. Le grand dessin d’une grille, jaune et blanche, presque fluorescent, brouillant ainsi la perception que nous avons de son quadrillage, évoque le plan hippodamien de la cité, plan quadrillé de la ville que l’on retrouve en cette photographie d’un document ancien, ésotérique, comme un feuillet quadrillé bordé de monts et vallées, une sorte de gravure d’un atlas figuré que l’artiste nomme, ou renomme, Atlantide, cité mère et mythique par excellence. Et ces deux images sont aux extrémités de ce phrasé visuel, comme s’il s’agissait du début et de la fin de tout. De la confusion de ces deux dessins pourrait surgir un « jaune Atlantide » bien connu des marbriers.
Entre ces deux œuvres, le dessin de quelques mots et trois œuvres que l’artiste appelle « cadrages ». Ceux-ci sont des vues recadrées. L’artiste masque entièrement des photographies anciennes, révélant par un cadrage ajouré, un détail particulier que l‘on qualifierais presque d’indiciel. Le premier l’est à coup sûr, puisqu’il s’agit d’isoler le mot (perspective) ; le second découpe des fragments de ciels nuageux. Le troisième, un damier en perspective. Son titre, « das Münster » nous révèle ce qui nous est masqué : la cathédrale dont on ne perçoit plus que les toitures vernissées et géométriquement polychromes, quadrillées donc comme le plan d’une ville, vue du ciel, de façon panoramique, à vol d’oiseau. Ce qui est bien le cas : « bird’s eye view model : » précise le dernier dessin.

Sur la ville, honoré d’O a un regard… plongeant. C’est parfaitement littéral lorsqu’on découvre cette vidéo singulièrement ludique, cette petite expérience toute personnelle, où l’artiste visite Venise en gondole, là où débuta « The Quest » cette quête imaginée d’un artiste se définissant à travers notre monde, plongeant la tête dans l’eau d’un canal de la Sérénissime. Compilations d’images accompagnées parfois, d’incrustations graphiques, les vidéos d’Honoré d’O, proposent des mini récits desquels l’absurde n’est jamais vraiment absent. Ici cette déambulation au coeur de la Cité des Doges, quelque peu surprenante. Face à cette projection, l’artiste en propose une seconde, une sorte de plan fixe filmé dans un avion, peut-être celui qui l’emmenait à Venise. L’image est celle d’un hublot, ce qui permettrait un regard tout aussi plongeant, mais que voici incrusté du bleu parfaitement monochrome du blue key cinématographique, qui constitua l’une des pièce majeure de sa contribution à la biennale de Venise en 2005. Et les deux projecteurs sont flottants dans l’espace amarré à des pieux de polyester dressés comme les bites d’amarrage ouvragées qui rythment les quais vénitiens.
Toute l’œuvre d’honoré d’O est à l’image de l’ukiyo-e japonaise, les « images du monde flottant », cette chronique narrative et quotidienne. Des images qui flottent dans l’espace, comme l’avion dans les airs la gondole sur les canaux, ou les pieux des canaux vénitiens dans l’espace d’exposition. Cela ne manque pas d’air, et s’il en manque, installés au creux de deux maquettes de blue key, de curieuses machines à ballonnets sont là pour apporter l’oxygène nécessaire.
Honoré d’O fait par cette contribution, allusion à la ville, celle qui le nourrit au fil de ces micro-expériences dont naissent chaque fragment de l’oeuvre, comme il fait plus singulièrement allusion à une ville, Venise, avec laquelle il s’est mis en dialogue tout au long de la préparation de la biennale à laquelle il participa, là, entre terre et mer.

publié sur nadjaVilenne.leBlog 

Publicités