Dans le cadre du projet « Hospitalités » que mène le réseau TRAM en Ile de France, le centre d’art du domaine départemental de Chamarande, installé dans un majestueux ensemble de bâtiments Louis XIII au cœur d’un parc d’une centaine d’hectares accueille une sélection d’œuvres de la collection de la Province de Hainaut, gérée par le BPS22 à Charleroi que dirige Pierre-Olivier Rollin. C’est là un échange, une sorte de jumelage entre le département français de l’Essonne et la province belge du Hainaut, un rapprochement favorisé par les nombreuses similitudes que l’on décèlera dans les missions que se fixent ces deux institutions, inscrites chacune dans un paysage qui incite à un type de réflexion et d’action particulière. En septembre, le BPS22 devrait d’ailleurs accueillir à son tour une sélection d’œuvres appartenant à la collection départementale de l’Essonne.

La thématique de cette exposition, une certaine vision de l’urbanité et de ses signes, fait incontestablement partie des affinités qui tissent ces relations établies entre Chamarande et Charleroi. « Urban Connections » entend, en effet, explorer des histoires de paysages, de territoires ou de pays partagées par les artistes sur des modes collectifs et personnels. Les œuvres témoignent ainsi de la superposition d’identités culturelles, de l’impact de la mondialisation sur la transformation des paysages, des enjeux historiques, des luttes sociales et culturelles que la ville et plus largement « le milieu urbain » cristallisent. On connaît l’engagement de Pierre-Olivier Rollin pour une vision socio-politique de l’art d’aujourd’hui ; les expositions de Jota Castro et tout récemment de Kendell Geers en témoignent. On connaît son intérêt pour les signes d’une culture urbaine en perpétuelle mutation. C’est d’ailleurs l’un des multiples enjeux de l’évolution de la collection de la Province –sans conteste l’une des plus passionnantes au sud de la Belgique-, construite à l’origine sur une imagerie populaire, politique, liée aux paysages industriels et à l’idée de progrès.
Actuellement, Pierre-Olivier Rollin est également commissaire d’exposition invité par la Witte Zaal gantoise. Il y développe un propos similaire, complémentaire à « Urban Connections » et questionnant la Ville, il choisit de l’évoquer dans le sens large du terme : « les œuvres d’art, déclare-t-il, permettent de cristalliser des états urbains parcellaires ou des problématiques globales, qui valent à la fois pour toutes les villes ou pour une ville en particulier. Ces propositions fragmentaires sont à la fois une exacerbation d’un détail singulier d’une ville et une synthèse globalisatrice. Par la juxtaposition de ces histoires de villes que sont les oeuvres, l’exposition amoncelle des bribes de cités, rassemble des fragments subjectifs de métropoles, pourtant insaisissables ». C’est une vision « dissemblable » des choses, dit-il encore : « Essayer de recomposer la Ville, sans recourir aux magnifiques photos d’architecture ou aux désormais traditionnelles séquences vidéos, emblématiques de la fugacité et de la mobilité urbaines. C’est se munir d’une carte codée, opter pour un parcours plus sinueux, adopter une position de biais. »

 

Signes et repères

 

Judith Quentel, directrice artistique de Chamarande, qui a opéré ce choix dans les collections du BPS22, partage le même point de vue. La ville, en tant qu’objet, n’est que fort peu présente en cette exposition. En fait, écrit-elle, « les œuvres évoquent plus largement la circulation urbaine, montrant des fictions de paysages et abordant la notion de repères, proposant une réflexion sur le bel aujourd’hui, autant que sur la construction de l’Histoire ».
Emblématique à ce titre est le « portrait de Jaurès dans le style de Jackson Pollock » d’Art & Language, opposition, dans le fond et la forme, du modernisme américain et de son Autre idéologique, le réalisme socialiste, le portrait de cette grande figure politique exécuté de façon expressive, centré sur l ‘individu. Et celui-ci, déambulant entre ces connections urbaines n’est jamais loin. Individu en quête d’identité que rencontre le jeune issu de l’immigration, partagé entre culture médiatico-occidentale et traditions parentales et dont témoigne la très juste « Djelaba Nike » de François Curlet. Individu confronté à la violence, la sienne propre comme celle des autres telle que l’énonce le chat d’Alain Sechas, arme au poing et sur le point de faire une grosse bêtise. Individu en quête de territoire propre ou à partager ou toute promiscuité : le nichoir surdimensionné de Michael Dans en est une belle métaphore. Individus encore que ces personnes surprises dans la rue par l’objectif de Beat Streuli, saisies dans leurs attitudes quotidiennes, avec leurs choix vestimentaires, leurs attributs identitaires.
Le choix effectué tient largement compte de ce qu’on pourrait nommer des signes urbains qui cristallise les mouvements sous-jacents de la ville. Frédéric Platéus, lui-même ancien graffeur, retranscrit en trois dimensions des signes qu’ils prélèvent dans la réalité citadine, s’inspirant du tag, du graffiti, du tunning. De Jean-Luc Moerman, on appréciera la tranposition précieuse et très XVIIIe siècle, appliquée sur un miroir, de sa peinture organique et mécanique à la fois, hybride et qui se propage telles des images virales. Jota Castro, dépose une palette de liasses de journaux. Ce n’est pas le quotidien du matin mais un guide pratique et de survie à l’attention du manifestant. Non loin on découvrira les photos noir et blanc de la marche multicolore de Clalbecq en 1997. Elles sont signées Piero Vita. Histoire sociale, ses lancinances et recommencements qu’aborde également Felix Gmelin, projetant le film d’une course relais au drapeau rouge organisée en 1968 à Berlin, geste manifeste à l’époque et, juste à côté, la réactivation du geste qu’il réalisa trente ans plus tard dans une autre ville. Une signification revisitée, quelque peu dérisoire. Sur le même mode ironique, l’on questionnera la notion du monument pour repère, confrontant d’une part un socle de Didier Vermeiren, celui du Baiser de Rodin et le déboulonnage à Vilnius d’une statue de Lenine, filmé par Deimantas Narkevicius, mais projeté à rebours.

 

Paysages mentaux

 

Les contributions de Jacques Charlier, Jacques Lizène et Benoît Roussel enfin ne sont pas école liégeoise, mais témoignent d’un même intérêt pour le paysage mental et fictionnel. Les photographies professionnelles (1964) du S.T.P. de Jacques Charlier sont relatives à l’aménagement du territoire, une réalité du labeur, une réalité sociale que l’artiste injecte dans le champ artistique, affirmant leur caractère documentaire et professionnel, tout en déjouant photographie conceptuelle en vogue, s’appropriant donc cette réalité socio-professionnelle dont il signifie l’existence.
Puisque le petit-maître Lizène œuvre en banlieue industrielle, il lui fallait, à l’instar des maîtres hollandais qui peignent des marines, peindre ou construire des usines à partir des matériaux que fabriquaient ces usines-là. C’est une forme de recyclage, dans un esprit non pas écologique mais poétique… Poétique du nul, bien entendu.
Quant à Benoît Roussel, ses typologies de l’arrière-plan sont une forme d’uniformisation inéluctable du paysage ici devenu tout à la fois universel et anonyme, tandis que ses maquettes, architecture ou mobiliers, se transforment en territoire psychique se jouant de l’inadéquation ou de l’inefficient.

 

Jusqu’au 30 septembre, domaine départemental de Chamarande.
Art & language, Nadine et Gast Bouschet, Lisa Brice, Jota Castro, Jacques Charlier, François Curlet, Michael Dans, Wim Delvoye, Frédéric Gaillard, Felix Gmelin, Marin Kasimir, Jacques Lizène, Jean-Luc Moerman, Deimantas Narkevicius, Benoît Plateus, Frédéric Plateus, Benoît Roussel, Alain Sechas, Beat Streuli, Didier Vermeiren, Piero Vita

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