Retour sur les contributions de trois artistes, Jacques Charlier, Jacques Lizène et Benoît Roussel à l’exposition « Urban Connections » à Chamarande.
Dans le cadre du projet « Hospitalités » que mène le réseau TRAM à Paris et en Ile de France, le centre d’art du domaine départemental de Chamarande, installé dans un majestueux ensemble de bâtiments Louis XIII au cœur d’un parc d’une centaine d’hectares, accueille une sélection d’œuvres de la collection du BPS22, centre d’art contemporain de Charleroi, dirigé par Pierre-Olivier Rollin. « Urban Connections », titre de cette exposition, « explore les histoires de paysages, de territoires ou de pays, partagées par les artistes sur des modes collectifs et personnels. Des œuvres témoignent ainsi de la superposition d’identités culturelles, de l’impact de la mondialisation sur la transformation des paysages, des enjeux historiques, des luttes sociales et culturelles que la ville et plus largement « le milieu urbain » cristallisent. L’exposition regroupe les œuvres d’une vingtaine d’artistes dont Art & Language, Lisa Brice, Jota Castro, François Curlet, Wim Delvoye, Deimantas Narkevicius, Alain Sechas, Beat Streuli ou Didier Vermeiren. Jacques Charlier, Jacques Lizène et Benoît Roussel sont également de la partie, ce dernier de façon plus particulière, puisque Judith Quentel, directrice du centre, a proposé à quelques-uns des artistes invités de produire de nouveaux travaux pour un second volet de l’exposition.
Voici donc Charlier, Lizène et Roussel réunis dans le même espace. Sans prétendre à l’affirmation d’une école liégeoise, il y a indiscutablement un très bel échange qui opère entre les œuvres des trois artistes.
Au mur, quelques 135 photographies professionnelles de Jacques Charlier, datées de 1964, accompagnée de l’entretien réalisé avec André Bertrand, chef mécanographe du Service Technique Provincial, entretien qui accompagne généralement ces séries de photographies et qui sera publié in extenso en 1970 dans le revue de la galerie MTL. Ce sont des documents professionnels relatifs à l’aménagement du territoire, une réalité du labeur des hommes, une réalité sociale et paysagère qu’il ne faut en aucun cas considérer comme des objets trouvés par Charlier, mais bien comme des photographies que l’artiste introduit dans le champ de l’art, affirmant leur caractère documentaire et professionnel, tout en se jouant de la photographie conceptuelle en vogue, s’appropriant cette réalité socio-professionnelle dont il signifie l’existence.
De paysage industriel, il est bien sûr également question avec la « petite usine blanche » (1980) de Jacques Lizène, titre se référant à la « petite usine bleue », disparue depuis du champ de nos réalités bancaires. On pourrait gloser sur le crédit à l’industrie. Le petit-maître est évidemment attentif au paysage industriel wallon, lui qui se revendique de l’art de banlieue. Il s’en expliquait à Denis Gielen, en ces termes : « Comme je m’étais autoproclamé – pour reprendre le terme de certains critiques, même si ça fait un peu Ubu Roi – Petit Maître Liégeois (en fait, je suis comme Jarry, un peu burlesque ), il fallait bien que certaines de mes œuvres prolongent esthétiquement ce que ce titre impliquait dans la réalité. Et qu’est-ce que faisaient, par exemple, les petits-maîtres hollandais qui étaient nés près de la mer ? Ils peignaient des marines ! Comme je n’étais pas né à la côte, mais dans une banlieue industrielle, il fallait que je peigne des paysages d’usines ; mais en leur donnant, bien entendu, une dimension supplémentaire d’art nul. Des paysages d’usines, il y en avait déjà suffisamment dans le patrimoine de l’art du Hainaut et de Liège ; c’est donc pour cette raison que m’est venue l’idée de réaliser de petites usines à partir des matériaux que fabriquaient ces usines-là. C’est une forme de recyclage, dans un esprit non pas écologique mais poétique… Poétique du nul, bien entendu ! »

 

 

Enfin, avec Benoît Roussel, il est également question du paysage, mais mental comme le sont également ses maquettes d’architecture. Dans un premier temps, ce sont ses photographies (Düsseldorf I) qui ont été données à voir en ces Connections Urbaines : « Avec leurs paysage banals et flous, lira-t-on dans la plaquette qui accompagne l’exposition, les photographies de Benoît Roussel constituent comme une « typologie de l’arrière plan ». Il s’agit en effet d’images qui seraient comme le hors sujet d’images conventionnelles puisqu’il semble y manquer ce qui constituerait le sujet des prises de vue et se trouverait au premier plan. Elles témoignent sous leur aspect joyeux et coloré d’une forme d’uniformisation inéluctable du paysage ici devenu tout à la fois universel et anonyme. Typologique est tout autant la seconde contribution de l’artiste à cette exposition. « Split house » et « black house » sont deux transpositions mentales de l’architecture traditionnelle ou pavillonnaire, toujours en mouvement, habitées de principes de contraction et de décontraction, une sorte de territoire psychique se jouant de l’inadéquation, de l’inefficient. Tout comme le sont le meuble télé et celle-ci même réduite aux lignes abstraites de sa coque, comme un écran, et son support, sur lequel défilerait le fil de notre propre imaginaire, de nos propres paysages intérieurs.

Publié sur nadjaVilenne.leBlog

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