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Belle exposition au Mac’s comme un fil tendu entre des œuvres qui condensent le corps comme elles le dansent. Hommage à Luciano Fabro dont on vient d’apprendre le décès et qui fut un compagnon de route du musée depuis sa création voici cinq ans.

Sophie Whettnall, Shadow boxing, 2004, 16 mm sur DVD, Edition/5, 2’45“ Courtesy Galerie Baronian (Bruxelles), Galeria Moriaty (Madrid)

 

À ceux qui ont chaussé leurs godillots de routard de l’art (et aux autres aussi d’ailleurs) afin de boucler l’essoufflant grand Tour de Venise à Bâle, de Kassel à Münster, on ne peut que conseiller cette exposition qui requiert une sorte de longue immobilité du corps, tous sens en éveil. Si l’on veut, paraphrasant Olga de Soto, « incorporer les œuvres et ce qui reste au coeur », il n’y a d’ailleurs pas d’autre solution : l’exposition que produit le Mac’s au Grand –Hornu demande en effet de littéralement « incorporer » le peu d’œuvres qu’elle propose dans une totale immersion physique et mentale, sonore et visuelle, en quête du reste. Et celui-ci pourrait être la perception de notre propre corps au creux de la vastitude du monde, pas moins que cela. Comme une quête d’équilibre, sur le fil, entre tensions et libération, énergie et contenance. Il faudra donc prendre le temps donc, beaucoup de temps. Cela tombe bien, c’est de saison.
En fait, cette exposition aborde des œuvres qui font appel à un vaste spectre de modes de production, du design à l’environnement sonore, de l’installation à la vidéo en passant par la sculpture. Elle focalise son attention sur la tension du corps, mais en insérant celui-ci dans un paysage planétaire. Et, paradoxalement, elle ne convoque que six artistes à ne montrer que fort peu d’œuvres. Ce « fil tendu » est une judicieuse inspiration, une respiration et une alternative à tous les marathons qu’ils soient artistiques ou autres, bref une proposition à retrouver notre propre corps. Soyons pratiques : la projection d’Olga de Soto est un long-métrage, le paysage sonore d’Henri Pousseur a l’amplitude d’un concert, les œuvres vidéo de Sophie Wetthnall et Sylvie Blocher gagnent en intensité si l’on considère leur geste sans fin, donc en boucle. C’est dire qu’il faut éprouver ce temps d’immersion parce que celui-ci assure la complétude de toutes nos perceptions. Voilà pour la posologie, bel exercice d’équilibriste pour celui qui l’a concocté.

 

Au fil des oeuvres

 

Corps prisonniers, corps « accompagné » d’une présence observatrice, dans l’oubli et la mémoire de sa propre corporalité, corps perdu dans le monde, corps contenant sa violence, corps soliloque en apesanteur, corps figés destinés à épouser notre propre corps, tout ici est effectivement sur le fil et considère tant l’équilibre que la précarité des choses : « Tout corps, écrit Laurent Busine, directeur du musée et commissaire de l’exposition, tout être, est potentiellement capable d’être le moteur d’une explosion qui puisse bouleverser l’univers quand il transforme et brise les liens physiques, sociaux ou culturels qui le retiennent dans une convention établie ou une prison fermée ; alors les corps peuvent s’envoler et s’abstraire des lois, fussent celles de la pesanteur. Ces œuvres sont réunies en raison de leurs pouvoirs extrêmement aigus de suspendre le temps, d’en indiquer la fragilité et la possible brisure : la blessure voire la mort. Si des corps sont liés par quelque fil – visible ou non – c’est parce qu’ils peuvent aussi, suivant une tension soudaine, une brutale énergie, s’en libérer et les faire voler en éclats au risque de leur propre perte ».
Au lendemain du décès de Luciano Fabro, ces propos se chargent d’une plus grande intensité encore. L’ultime œuvre de Fabro aura été de reconsidérer le corps enchaîné, réévaluant une œuvre déjà conçue pour une autre proposition. « I Prigioni », ce sont deux nus, ou plutôt deux plaques de marbre polies infléchies adossées et encordées à un tronc d’arbre sans fin. On pense à la colonne de Brancusi, aux esclaves du tombeau de Jules II de Michel-Ange. Prison et liberté, nature et culture, complétude et incomplétude, rapports duels. C’est là comme une œuvre testamentaire.
Les rapports duels sont endigués dans la vidéo de Sophie Wethnall. Œuvre classique et efficace, l’artiste se met en scène dans le rôle d’un punching-ball qu’un boxeur sautillant autour d’elle, ne touchera jamais, chaque coup de poing esquivant le visage et le corps dans un souffle. Parade, violence impressionnante parce que retenue. Le geste est sur le fil comme l’est la sauteuse de Sylvie Blocher sur son trampoline, il est tendu au point de rupture. « La sauteuse, Lapsus n°1 », triple projection vidéo de Sylvie Blocher a été acquise par le musée, trois projections décalées qui complètent le geste chorégraphique d’une sauteuse en apesanteur au-dessus d’un invisible trampoline. La projection est monumentale, le saut suspendu dans l’espace, entre équilibre et abandon, chute et contrôle absolu, maîtrise et risque de maladresse.

 

Bonheur flottant du son et de la danse

 

L’exposition s’ouvre donc à d’autres pratiques artistiques, fort justes corollaires au propos. Le mobilier de Xavier Lust est sobre sans être radical, fluide, simple et novateur, teinté même d’un certain humour. Son « Archiduchaise » inspirée d’un stylisme très grand siècle épousera tout postérieur avec confort et élégance. La contribution d’Henri Pousseur, quant à elle, donne une ampleur peu commune à cette exposition qui serre le corps de près, littérale mise en espace de trois compositions éthno-électroacoustiques des « Paysages planétaires » du compositeur belge, accompagnés par une structure poétique homonyme et isomorphe de Michel Butor, le complice de toujours. C’est là comme un magnifique continuum de sons universels, une sorte d’apesanteur sonore.
Enfin, « incorporer ce qui reste au cœur » d’Olga de Soto, allie la danse et la vidéo, film qui rassemble et prolonge trois solos conçus par la chorégraphe espagnole en résidence à la Raffinerie. Il y s’agit d’incorporer les éléments fondamentaux que sont l’air et l’eau, incorporer l’oubli et la mémoire, ce qui reste en tête et qui remplace la réalité, incorporer l’émotion, le sentiment, incorporer à chaque fois ce qui reste des expériences précédentes. C’est la danse en train de se faire, hic et nunc, un temps tantôt contracté, tantôt dilaté, une œuvre minimale et quasi conceptuelle, qui pose les questions des rapports entre corps et esprit, mémoire et cœur. Bref, ce qui tisse le fil entre les œuvres qui constituent l’exposition. Le travail d’Olga de Soto en est à la fois le point de départ et l’aboutissement, en un perpétuel recommencement. Une sorte de bonheur flottant de la réflexion, écrivit Gérard Mayen lors de la création du premier solo. Ce qu’est aussi le fil tendu de cette exposition.

 

Sur un fil, tendu ! Luciano Fabro – Xavier Lust – Sylvie Blocher – Henri Pousseur – Sophie Whettnall – Olga de Soto. Au Mac’s, Grand Honru, jusqu’au 9 septembre.

Texte paru dans H.ART, juillet 07

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A l’Ikob d’Eupen, Une sélection d’œuvres acquises par le ministère de la Communauté française. Les œuvres provenant du Mac’s sauvent la mise.

Katrin Fraisager, To be like you, 2000. Photographie, C-Print Diasec, 162 x 200 cm, éd.2/3. Collection MAC’s, propriété de la Communauté française de Belgique.

On peut parfois s’interroger sur le sens que revêtent les expositions collectives. Il y a bien sûr les traditionnelles thématiques ou celles qui sondent une idée, un courant de pensée, une question de méthode, celles qui sont écrites comme une fiction, un essai théorique, ou qui considèrent le réel, celles qui suscitent une réflexion ou celles qui initient le regard et s’inscrivent dans un processus de médiation. On peut bien sûr tisser ces choses-là en tous sens. L’actuelle exposition de l’IKOB à Eupen est plutôt une exposition vitrine. Son titre, « derniers encodages » fait bien évidemment référence à l’idée de collection et à son classement. En l’occurrence, les dernières œuvres encodées par le Service des Arts plastiques du ministère de la culture de la Communauté française, non pas arithmétiquement les toutes dernières acquisitions, bien que bon nombre soient assez récentes, mais une sélection d’œuvres acquises par le Ministère.
Cela semble l’essentiel du message à transmettre au public. Toute la communication autour de cette exposition se concentre en effet sur le fonctionnement du Service des Arts plastiques, de la décentralisation des collections aux rôles des commissions consultatives ; elle évoque le partenariat avec l’Ikob et développe le sens stratégique de la manifestation, rappelant que Francis Faidler aime à parler, non sans humour, du centre d’art comme du « Frac oriental de la Belgique », aux confins de la Belgique, de l’Allemagne et des Pays-Bas et que c’est donc l’occasion de faire découvrir ces collections publiques aux publics des régions frontalières. Elle précise enfin que ce sont les collections du Mac’s qui tracent l’épine dorsale du projet.
C’est le gros bémol de cette initiative : toute la littérature, et le concept, qui accompagnent l’exposition sont un tantinet ennuyeux et relève plus du rapport d’activités de la fonction publique que d’une médiation qui mettrait l’œuvre d’art et le regard au centre des préoccupations et des enjeux. Nous sommes fort loin des « Storage » du BPS22 ou d’« Anagramme » du Mac’s, pour reprendre deux expositions qui plongeaient, elles aussi, dans le domaine de la collection publique.
L’épine dorsale est donc constituée par les collections du Mac’s. Et c’est heureux. Cela décloisonne bien sûr les choses. Il s’agit là, affirme les organisateurs, de tendre également « vers une universalité ancrée sur la capacité des artistes à évoquer la diversité du monde dans la singularité de leur création », rhétorique propre au musée du Grand Hornu, et surtout de rassembler quelques œuvres significatives. La qualité intrinsèque de la collection de la Communauté française elle-même reste encore aujourd’hui un sujet de controverse et le débat reste ouvert, de façon critique comme sur le plan politique sur les accents à donner à l’accroissement de cette collection, compte tenu d’un budget d’une maigreur insensée. L’apport du Mac’s, qui achète peu, mais avec une pertinence muséale, était dès lors capital dans le contexte de cette exposition..
L’ « unghia e fragile » de Penone, cette mise en relation de l’homme et de la nature, interroge avec justesse la nature, le temps, l’être, le devenir, l’infini. « 1411 » de Thomas Ruff appartient à la célèbre série des « Maschinen », une série documentaire à l’aura presque animiste, le recyclage de la photographie usagée en photographie d’art. “Don’t let the T-Rex get the children” de Maria Marshall, ce visage de gamin en son univers capitonné renoue avec la dimension psychologique du cinéma. La force des oeuvres de Maria Marshall réside dans un fragile équilibre entre la fascination – liée à la séduction visuelle des images – et le malaise provoqué par un sentiment de violence sous-jacente. L’œuvre de Katrin Freisager, « To be like you », invite à réfléchir sur la façon dont on peut faire sien le corps de l’autre. Un corps allongé est dans une position de soumission qui donne l’impression qu’accueillir l’autre ou le devenir, c’est forcément un acte d’acceptation. Face à « Mexico City » de Balthasar Bhurkard, la puissance évocatrice du grand format nous fait prendre conscience de l’immensité du monde. « Standomi » de Gunter Förg, illustre, un jour à la fenêtre, l’extraordinaire capacité de l’artiste à rester un flâneur dans la modernité. Quant à la « périphrase » de Guy Rombouts, elle est œuvre ouverte où l’ « azart » nous mène sur les chemins de l’imaginaire.
Ces œuvres donnent une évidente amplitude à une exposition qui se dessine, en son parcours, sous forme d’associations. Il y a ce qui touche à la vie, à la mort, au sommeil, au rêve : aux Penone, Ruff, Marshall, Freisager, on ajoutera Charlier, son « Dream » et l’émouvant « temps entremêlés » hommage au couple Blavier. Jean-Marie Gheerardhijn aussi, formidable dictateur artistique, et ses inquiétants charniers de mouches. Il y a ce qui touche au paysage, de Burkhard à Berlanger, en passant par Xavier Martin ou Marin Kasimir. Joli clin d’œil que de confronter ce château de Remouchamps de Paul-François Hermanus (1897), ancienne acquisition de l’Etat belge en 1912, à la « Villégiature – Château noir » de Marcel Berlanger, art de la révélation au sens photographique du terme, écrivait Pierre-Olivier Rollin, où il s’agit à la fois de livrer une image et d’en dévoiler l’origine picturale. Il y a ce qui touche à la couleur, et la confrontation, moins convaincante, des œuvres de Mouffe et Leonardi. Il y a, enfin, ce qui touche aux mots, à leurs jeux et leurs irrégularités. Et là Blavier auquel Charlier rendait hommage doit se retourner dans sa tombe. Le « tape à l’œil » de Michael Dans est vraiment fort tape à l’œil ; on en retiendra le bel exercice de menuiserie. Les « perversions bipolaires » de Pascal Bernier sont une aimable levrette entre un ours polaire femelle naturalisé et une peluche géante d’ours brun. Amusant certes, mais on connaît de l’artiste d’autres œuvres infiniment plus subtiles.

 

A l’IKOB, jusqu’au 8/7. Infos utiles sur http://www.ikob.be

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