167 personnes selon les organisateurs, on attend les chiffres de la police

Laurent d’Ursel est, on le sait, adepte de « titreries » pour pitreries. Ce baratineur déclassé, délinquant de la norme, missionnaire en position ou docteur ès possibles – c’est du moins ainsi qu’il se définit-, est assurément grand pourfendeur des mots. Perpétuellement assis entre deux chaises, l’une littéraire, l’autre plastique, d’Ursel est garant d’une certaine irrégularité qui sied au paysage local. À titre de grand œuvre, il empile « loeuvrettes » sur « loeuvrettes » dans un esprit que l’on pourrait qualifier d’aussi potache que de salut public, ses « loeuvrettes » non pas destinées à nous prendre par derrière, quoique, mais à s’inscrire dans un « courant d’air contemporain » aussi cohérent que furent les Incohérents dans leur improbable aventure. Et d’une invraisemblable aventure, peut-être pas aussi douteuse que cela d’ailleurs, il nous a baratiné tant et plus ces derniers mois, envisageant, pas moins, de rattacher la Belgique au Congo, ceci dans un singulier retournement de situation qui certes à dû émouvoir la barbe blanche du génie de la patrie caracolant face à la plage d’Ostende.



Une esthétique du cri orchestré

Laurent d’Ursel, depuis peu, a choisi la voie collective et un médium peu commun afin de s’exprimer : le porte voix et la manifestation publique, droit constitutionnel de manifester, soumis à réglementation. En 2005, il lançait le slogan « il y a trop d’artistes ! », appelant ceux-ci à manifester en cortège sur la voie publique, à Bruxelles, puis à Marseille et Paris. Laurent d’Ursel de préciser qu’une manifestation est un soulèvement insurrectionnel face à l’état présent du réel. Que celui-ci “prend la forme d’un rassemblement de personnes physiques, intempestives et joyeuses itinérant dans les rues d’une ville, à une date et une heure annoncées à l’avance, sous la bannière d’un unique mot d’ordre décliné de cent façons, le tout encadré par les forces de police en nombre suffisant pour contenir des débordements inespérés”. Qu’il s’agit donc d’ “une esthétique du cri orchestré dans les règles de l’art, aux antipodes du folklore, des bons sentiments et de toute autre volonté d’apaisement. La manifestation, conclut Laurent d’Ursel, répond en effet à une urgence mûrement, politiquement et vachement réfléchie. En résumé, elle n’a de révolutionnaire que le nom. Ce qui est un excellent départ.”
La formule en soi n’est pas neuve. Dans le registre des déambulations urbaines, il s’agirait là, pour reprendre les mots de Paul Ardenne, de “faire se mouvoir le corps d’officiants dans le cadre d’une action de caractère symbolique”. Déjà début des années 20 le dadaïste allemand Walter Mehring organisait à Berlin une manifestation à l’occasion du lancement de la revue “A chacun son football”, “procession dadaïste accueillie dans une joie toute spontanée”, précisera Marc Dachy. On se souviendra aussi du drapeau transparent de Jacques Charlier brandi en 1967 lors de la première marche anti-atomique organisée à Bruxelles. Le goupe « Total ‘s underground » que Charlier initie alors situe plutôt ses activités dans le régistre de la provocation, du happening et d’un art total proche de Fluxus, une guerilla culturelle, une entreprise de démystification du conditionnement provoqué par la société de consommation.
De la provocation, il est également question dans l’esprit fécond de Laurent d’Ursel, une provocation festive, une manifestation annuelle organisée la veille du lundi le plus proche du 24 janvier, jour considéré selon un éminent psychologue britannique comme le lundi le plus déprimant de l’année. Cela déjà sous-tend un climat salutaire.

Un désenvoûtement réciproque

C’est ainsi donc que le 21 janvier dernier, 167 personnes brandissant calicots et pancartes, entourant un carnavalesque crocodile d’acier, arborant un drapeau croisé génétiquement, tel une sculpture de Jacques Lizène, ont déambulé de la place Loix au quartier Matongé « pour le rattachement de la Belgique au Congo, exercice intime de désenvoûtement réciproque ». « Derrière ce mot d’ordre improbable et provocateur – qui met la tête de l’histoire à l’envers pour mieux comprendre où elle met les pieds – se cache bien sûr, écrit Laurent d’Ursel, la volonté de pointer, d’un doigt amusé, abasourdi ou tremblant, la lente déliquescence de la Belgique et du Congo (toutes proportions gardées) et l’inextricable complexité de l’histoire encore largement taboue de la relation entre les deux pays. Et n’est-il pas amusant de constater que la décolonisation et l’intensification de la tension communautaire en Belgique sont plus ou moins contemporaines ?”. Pochade rigolote ? Fiction politique ? Réflexion métissée ? La manifestation a été précédée d’un long prologue réflexif, poétique, burlesque, créatif, grand théâtre délirant qui vit le Collectif pour le rattachement esquisser un futur musée présidentiel et gonflable de l’ex-Belgique fédérale à Kinshasa, musée dessiné sur le modèle mythique, éclaireur flamboyant, du musée de Tervueren, interpeller ambassadeurs et représentants politiques, organiser une pré-manifestation à Ostende, aux pieds de la statue de Léopold II, ce qui donna l’occasion au conteur médiologue Maurice Boyikasse Buafomo de prononcer un vibrant Eloge à Léopold II et au Collectif de restituer la main coupée à l’un des Noirs du groupe taillée dans la pierre. Soit une série d’activités diverses, nourries de contributions tout aussi multiples et collectives, qu’il s’agisse d’élaborer un argumentaire d’expert, une érotique du rattachement ou de rassembler élucubrations, slogans et réflexions dont celle-ci n’est pas la plus insensée : « Pour une fois la Belgique frappe à la porte et demande si elle ne dérange pas. Mais elle frappe dans le vide car elle était partie avec la porte. ». Plus encore que dans le cas du « trop d’artiste », cette loeuvrette ne l’est plus, désormais plus collective qu’œuvre de Laurent d’Ursel lui-même. N’a-t-on pas vu Maurice Boyikasse Buafomo s’introniser spontanément empereur de cette nouvelle nation belgo africaine dans la plus pure tradition des mythologies personnelles ? C’est en tout cas l’art de se poser de sérieuses questions sans se prendre au sérieux, de poser un regard critique dans une pirouette carnavalesque, de débrider la créativité, d’enchanter ce qui est désenchanté tout en provoquant bien plus qu’une performance festive. Manifestement.

Un site internet rassemble les archives complètes de cette œuvre collective : http://www.manifestement.be . On consultera également le site de Laurent d’Ursel : www.loeuvrette.be. De même pour « trop d’artistes » : www.tropdartistes.be

paru dans H.ART, février 2007

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